Carlo Ponzi promettait des rendements impossibles en utilisant l’argent des nouveaux entrants pour payer les anciens. Un siècle plus tard, on voit dans nos finances publiques un mécanisme étrangement similaire : toujours plus de promesses, toujours plus de dette… jusqu’au jour où l’arithmétique finit par reprendre ses droits.
« Mon affaire était simple. C’était le vieux jeu qui consiste à déshabiller Pierre pour habiller Paul. » — Carlo Ponzi
Aujourd’hui, rendons à César ce qui appartient à César — ou plutôt à Carlo Pietro Giovanni Guglielmo Tebaldo Ponzi, maître de la fraude, titan de l’arnaque et pionnier méconnu de la finance publique moderne.
C’est son portrait qui devrait figurer sur le billet de 20 dollars, pas celui d’Andrew Jackson.
Ponzi est né en Italie en 1882 et débarqua à Boston en novembre 1903 avec 2,50 dollars en poche. Trente et un ans plus tard, il fut expulsé vers l’Italie avec, grosso modo, la même somme.
Entre-temps, il avait mis au point l’escroquerie qui porte aujourd’hui son nom et qui sert désormais de système d’exploitation au gouvernement américain.
Peu d’hommes auront accompli autant avec un capital de départ aussi modeste.
Le procédé était si simple, si aveuglant d’évidence, que l’on se demande comment Ponzi a mis autant de temps à y penser — et comment ses investisseurs ont mis encore plus longtemps à comprendre ce qui se passait.
Il promettait 50 % de rendement en 45 jours. Garanti. À l’époque, les épargnants touchaient 4 % ou 5 % sur leurs économies. Ils ont mordu à l’hameçon.
Comment pouvait-il offrir de tels rendements ?
Ponzi avait repéré une possibilité d’arbitrage. Les conventions postales internationales permettaient d’acheter dans un pays un coupon-réponse international, puis de l’échanger contre des timbres dans un autre, selon des taux fixes qui n’avaient pas suivi l’évolution des devises.
Ainsi, un coupon acheté en Italie pour l’équivalent d’un cent pouvait être échangé aux États-Unis contre six cents de timbres. Achetez bon marché à Rome, échangez plus cher à Boston, empochez la différence.
Le problème, c’est que le système était manifestement impossible à faire fonctionner à grande échelle.
Certes, vous pouviez gagner cinq cents par coupon. Mais Ponzi encaissait l’argent par sacs entiers : 250 000 dollars les bons jours, et, lors d’une journée mémorable, il versa plus d’un million de dollars à ses clients.
Pour financer de telles sommes avec des coupons postaux, il aurait fallu remplir un paquebot de la proue à la poupe et l’envoyer traverser l’Atlantique.
Et ensuite ? Les coupons ne pouvaient pas être convertis en argent liquide, seulement en timbres.
Même en réussissant son arbitrage à la perfection, Ponzi se serait donc retrouvé assis sur une montagne de timbres-poste.
En réalité, il n’acheta jamais le moindre coupon.
Et presque aucun de ses investisseurs ne posa de questions. Tant que l’argent continuait d’entrer, tout allait bien.
Arrêtons-nous un instant pour saluer l’étonnante sérénité de M. Ponzi. Il devait pourtant être évident, même pour lui, que déshabiller Pierre pour habiller Paul n’était pas un modèle économique appelé à durer. Pierre avait confié son argent dans l’espoir d’obtenir un rendement qui, en réalité, n’existait pas. Tôt ou tard, il finirait par réclamer son argent.
Pierre aurait peut-être pardonné à Ponzi de ne pas tenir le rendement promis. Après tout, aucun bon investissement ne dure éternellement et les investisseurs savent se montrer remarquablement compréhensifs sur ce point.
Ce qu’il n’aurait certainement pas pardonné, en revanche, c’était d’apprendre que son argent avait entièrement disparu. Dépensé. Versé à Paul.
On pourrait penser qu’une telle perspective aurait troublé le sommeil de Ponzi.
Lorsqu’il fermait les yeux le soir, ne voyait-il pas une armée entière de « Pierre » descendre School Street à Boston, récépissés de dépôt à la main, quelques solides gaillards munis de cordes, d’autres de revolvers… et, quelque part à l’arrière, une marmite de goudron commençant doucement à bouillir ?
Apparemment pas.
Ponzi dormait comme un bébé et passait ses journées à faire des emplettes.
Il acheta des propriétés, prit des participations dans plusieurs banques et organisa même le rachat de Hanover Trust — précisément la banque qui lui avait auparavant refusé un prêt.
Il espérait peut-être gagner honnêtement assez d’argent pour rembourser ses déposants. Mais aucune banque de Boston n’aurait jamais pu générer suffisamment de profits pour suivre le rythme des promesses de Ponzi.
Des enquêtes menées par la suite suggérèrent d’ailleurs que Ponzi n’était pas particulièrement doué en calcul. Peut-être n’avait-il tout simplement jamais remarqué que les chiffres ne tenaient pas debout.
Même de très loin.
Ses investisseurs, eux non plus, ne semblaient pas l’avoir remarqué.
Ravis de leurs gains sur le papier, la plupart refusèrent de retirer leur argent et préférèrent réinvestir leurs « bénéfices » pour faire grossir encore la mise.
Quelqu’un ayant placé 1 000 dollars en janvier 1920 voyait ainsi son compte afficher 5 000 ou 6 000 dollars lorsque tout s’effondra, en août.
Arrêtons-nous encore une fois, car c’est là que se trouve l’essentiel.
Non seulement le système de départ était irréalisable, mais s’il avait réellement fonctionné, Ponzi n’en aurait soufflé mot à personne.
C’est tout le problème avec les offres trop belles pour être vraies : si elles étaient vraiment aussi belles, vous n’en entendriez jamais parler. Plus une promesse est extraordinaire, moins elle a de chances d’être tenue. Et le mécanisme est très simple : plus une affaire est rentable, moins elle a besoin de l’argent d’inconnus… et moins ses promoteurs ont de raisons d’aller en chercher.
Si Ponzi avait réellement été capable de doubler son capital tous les 90 jours, il n’aurait eu besoin ni d’employés, ni de banque, ni d’une salle remplie de commis, ni de milliers de Bostoniens — avec tous les tracas qu’ils entraînaient.
En partant seul avec 1 000 dollars, il serait devenu milliardaire en moins de cinq ans.
Et personne dans le Massachusetts n’aurait jamais entendu parler de lui.
Toute la leçon tient donc sur une boîte d’allumettes : un très bon investissement est celui dont personne ne vous parle. Un très mauvais est celui dont tout le monde fait la publicité.
Revenons donc à notre pauvre Carlo.
Expulsé en 1934, il tenta encore quelques combines. Aucune ne fonctionna aussi bien que celle qui porta son nom.
Il mourut en 1949 dans un hôpital de charité de Rio de Janeiro. Sans un sou.
Mais de sa tombe — tel un cyclamen surgissant en novembre — allait renaître son modèle financier, repris par pratiquement tous les gouvernements modernes d’Europe et d’Amérique.
Ces gouvernements prélèvent des sommes considérables auprès de leurs citoyens. En échange, ils leur promettent une protection — largement illusoire — ainsi que des systèmes apparentés à des assurances pour la santé et la vieillesse.
Et puisque tout ce système repose sur des élections populaires, il favorise mécaniquement le candidat qui, à l’image de Ponzi, promet davantage qu’il ne pourra jamais tenir.
Ce n’est pas un défaut du système.
C’est précisément ce que le système sélectionne.
Le modèle a été perfectionné en 1971, avec le passage à la « fausse monnaie », qui a permis aux élites de prélever toujours davantage — non seulement sur les électeurs d’aujourd’hui, mais aussi sur des générations qui ne sont pas encore nées et avec lesquelles, il faut bien le reconnaître, les négociations sont particulièrement faciles.
Mais même ainsi, l’arithmétique finit toujours par vous rattraper.
Et le calendrier aussi.
Tôt ou tard arrive une année où les recettes courantes ne suffisent plus à payer les dépenses courantes… auxquelles s’ajoutent toutes les dépenses passées que l’on a repoussées jusque-là.
Vous pouvez « imprimer » autant d’argent que vous voulez.
Au bout du compte, c’est le public qui décide de ce que cet argent vaut réellement.
Et c’est à ce moment-là que Pierre vient réclamer son dû.

1 commentaire
vu l’article du 30 janvier 2013, cela fait 13 ans que vous émettez les mêmes doutes, que les dettes publiques enflent , que les bourses suivent et que les bears accumulent les manque à gagner sur les marchés.