Présentée comme une mesure de protection des mineurs, l’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans séduit une partie de l’Europe. Mais derrière cette promesse politique se cachent des questions bien plus complexes : définition floue des plateformes, efficacité douteuse, risques accrus pour les données personnelles et incapacité persistante des adultes à traiter le problème à sa racine — l’éducation.
Nous assistons aujourd’hui à une montée en puissance d’une volonté politique européenne visant à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs.
En France, cette mesure est débattue depuis longtemps et il est possible que, dès septembre, les moins de 15 ans se voient interdire l’utilisation d’Instagram, TikTok, Snapchat et X. Fortement inspirée de l’exemple australien, cette interdiction pourrait même aller plus loin, en incluant des forums communautaires liés aux jeux vidéo, comme ceux utilisés par les joueurs de Roblox.
Le simple fait que le gouvernement doive dresser une liste précise de plateformes démontre à quel point il est difficile de définir ce qu’est, au juste, un réseau social. Prenons WhatsApp : il s’agit, en principe, d’une application de messagerie instantanée. Pourtant, depuis l’introduction des canaux, elle présente des caractéristiques qui s’apparentent clairement à celles d’un réseau social.
Certes, un mineur ne pourrait plus utiliser Instagram pour partager des photos publiquement. Mais la taille et la dynamique des groupes de discussion ou des chaînes pourraient très bien reproduire les mêmes effets négatifs, notamment en matière de cyberharcèlement – l’un des principaux arguments avancés pour justifier ces nouvelles règles.
Ayant moi-même subi un harcèlement scolaire sévère et persistant, à l’époque des débuts des réseaux sociaux, je peux en témoigner : avec ou sans ces plateformes, des enfants font du mal à d’autres enfants. Ce n’est pas la technologie qu’il faut réparer, mais l’éducation, celle dispensée par les parents et l’école.
On invoque également ce que les mineurs peuvent voir sur les réseaux sociaux, et cet argument mérite d’être pris au sérieux. Internet regorge de contenus choquants, profondément perturbants, non seulement pour les mineurs mais aussi pour les adultes. Toutefois, les réseaux sociaux sont devenus des espaces où ces contenus sont de plus en plus filtrés, bloqués ou floutés avec des avertissements.
À l’adolescence, nous n’avions pas besoin de Facebook pour accéder à des contenus dérangeants ; nous disposions de quelque chose de bien plus vaste : nos navigateurs. De 4Chan à des sites spécialisés dans les images violentes, nous cherchions à provoquer, à nous montrer audacieux, à partager entre nous ce que nous trouvions — une forme précoce de rébellion numérique.
À moins de bloquer l’intégralité d’Internet aux mineurs, ce que personne ne propose sérieusement et qui serait techniquement irréalisable, l’interdiction des seuls réseaux sociaux ne restera qu’une goutte d’eau sur une pierre brûlante.
En revanche, nous ouvririons la porte à une collecte de données d’une ampleur inédite. Exiger une vérification d’âge signifie que les plateformes devront collecter des documents prouvant l’identité et l’âge des utilisateurs. Les législateurs français sont-ils réellement à l’aise avec l’idée que le réseau X d’Elon Musk détienne des copies des pièces d’identité de chaque utilisateur français ? Dans un secteur marqué par de nombreuses fuites de données, est-il prudent d’imposer un tel niveau de vérification ?
Cette situation me rappelle l’obligation, en Allemagne pendant la pandémie de COVID-19, de remplir un formulaire avec son numéro de téléphone à l’entrée d’un bar : soudainement, le harcèlement devenait beaucoup plus facile, puisque des propriétaires avaient accès à des coordonnées que les clients n’auraient jamais communiquées autrement.
Je comprends que nous cherchions à résoudre un problème réel. Mais non seulement je doute que la solution proposée y parvienne, je crains aussi que, ingénieux comme ils le sont, les mineurs trouvent rapidement des moyens de recréer la même expérience ailleurs, de manière plus discrète encore.
Par ailleurs, je ne suis pas convaincu que la motivation de la classe politique puisse être interprétée uniquement au premier degré.
Je pense qu’une forme de jalousie existe à l’égard des réseaux sociaux : l’attention autrefois accordée aux chaînes de télévision, qui diffusaient de nombreux contenus et émissions politiques, est désormais captée par les algorithmes des plateformes. Il y a vingt ans, on se disait apolitique parce que l’on ne voulait pas débattre de politique. Aujourd’hui, certains jeunes se disent apolitiques parce qu’ils ne sont plus confrontés, au quotidien, aux réalités de la gouvernance.
Depuis l’interdiction de la publicité politique sur certaines plateformes, les candidats et les partis sont en concurrence directe avec des vidéos de chats et des célébrités infiniment plus regardées. Si un grand discours politique était prononcé aujourd’hui, peu d’adolescents le verraient – à moins qu’il ne s’agisse d’un extrait viral de cinq secondes, détaché de son contexte.
Les modes de communication ont changé, mais les responsables politiques ne se sont pas adaptés. Interdire les réseaux sociaux à de nombreux adolescents ne les renverra pas jouer dans les bois ; cela risque plutôt de nous éloigner davantage encore de leur univers numérique, fait de plateformes alternatives dont nous n’avons jamais entendu parler. Et lorsque nous en prendrons conscience, Instagram sera devenu un réseau pour les baby-boomers… si ce n’est pas déjà le cas.
