Le déficit fédéral américain se réduit pour le quatrième mois consécutif. À Washington, on célèbre la croissance retrouvée. Mais pendant que les plateaux télé s’enthousiasment, Pékin réduit son exposition aux bons du Trésor. Derrière l’amélioration conjoncturelle, c’est la question du financement de la dette américaine qui refait surface.
Voici les dernières nouvelles rapportées par Barron’s :
« Le déficit fédéral diminue pour le quatrième mois consécutif
L’écart entre les recettes et les dépenses publiques s’est contracté pour le quatrième mois consécutif, sous l’effet conjugué des droits de douane imposés par le président Donald Trump et des coupes budgétaires significatives dans l’éducation ainsi que dans d’autres administrations.
Selon les données publiées mercredi par le département du Trésor, le gouvernement fédéral a enregistré en janvier un déficit de 30 milliards de dollars. À la même période l’an dernier, en janvier 2025, celui-ci atteignait 82 milliards de dollars. »
Ce matin, les partisans de Trump sur Fox News étaient en pleine euphorie. Les derniers chiffres de la croissance et de l’emploi laissent penser que « cette année pourrait être excellente », a affirmé Larry Kudlow.
« La croissance », ont-ils tous répété, surprendra tout le monde.
Les électeurs sont peut-être moroses pour l’instant, reconnaît l’équipe économique de Fox, mais « tout changera » lorsque Kevin Warsh s’exprimera devant la commission des Finances du Sénat. Il expliquera que la « croissance » est en train de complètement changer la donne et qu’il baissera les taux d’intérêt pour la soutenir.
« Ne vous inquiétez pas pour l’inflation, ajoutera-t-il. Une production plus abondante règlera le problème. »
Ainsi, pour gagner les élections de mi-mandat, il leur suffit de faire passer le message.
Comme toujours, toutefois, « le message » est plus ambigu que ne le suggère Fox News. La semaine prochaine, nous l’écouterons avec plus d’attention.
Mais aujourd’hui, concentrons-nous sur l’essentiel…
Le South China Morning Post rapporte :
« La Chine souhaite que ses banques détiennent moins de bons du Trésor américain
Pékin exhorte ses principales banques à réduire leur exposition aux bons du Trésor américain — une intervention calculée dans les rouages de la finance mondiale qui en dit long sur la perception asiatique des risques actuels.
Les régulateurs ont demandé aux grandes banques de cesser d’accroître leurs positions déjà importantes en dette publique américaine et de les réduire lorsqu’elles deviennent excessives. »
Voilà le réel défi auquel sera confronté le nouveau membre de la Fed, Warsh. Même si les déficits mensuels se réduisent, il devra financer ou refinancer environ 10 000 milliards de dollars de dette au cours des douze prochains mois. Et il aura moins d’investisseurs disposés à la refinancer.
Enrobé dans le jargon de l’économie moderne, Warsh pourra dire ce qu’il veut. Cela importe peu. Il joue avec les cartes que l’Histoire lui a distribuées. La dette américaine continue d’augmenter. La confiance dans le dollar, elle, s’effrite.
D’où viennent ces cartes ?
Les règles établies après la Seconde Guerre mondiale encadraient aussi la monnaie. Les États-Unis les ont enfreintes à deux reprises.
Chronologiquement, la première rupture intervient en août 1971, lorsque les États-Unis renoncent à leur engagement d’échanger des dollars contre de l’or. Le dollar est resté la principale monnaie de réserve mondiale, mais plus personne n’avait la garantie qu’il resterait rare et stable.
Comme on pouvait s’y attendre, la masse de dollars a augmenté plus vite que l’offre de biens et de services qu’ils pouvaient acheter.
Comme nous l’avons vu, un F-150 coûtait 1 200 dollars en 1971 ; il en coûte aujourd’hui 40 000. Une maison moyenne valait 28 000 dollars ; elle atteint désormais 460 000 dollars. Le salaire horaire moyen s’élève cette année à environ 33 dollars, contre 4 dollars il y a 55 ans.
Cela aurait pu être pire. Malgré ces fortes hausses de prix sur le marché intérieur, les États-Unis ont exporté une partie de leur inflation à l’étranger. C’était le « privilège exorbitant » relevé par Giscard d’Estaing : les étrangers acceptaient les reconnaissances de dette américaines sans jamais les convertir. Ils les conservaient comme réserves.
Pendant 70 ans, le monde a accepté cet arrangement avec une certaine indulgence. En revanche, il a beaucoup moins bien accueilli la seconde rupture : la transformation du système monétaire américain en instrument de coercition.
Avec l’arrivée de l’administration Biden, il est devenu évident que les États-Unis utiliseraient leur contrôle du système financier pour frapper des pays étrangers, parfois pour des motifs jugés arbitraires. En cas de désaccord politique, Washington imposait des sanctions, gelait des avoirs ou excluait des pays du système bancaire international. Voice of America titrait ainsi :
« Biden impose 500 nouvelles sanctions à la Russie en raison de la guerre et de la mort de Navalny »
Ce n’était pas la première fois que les États-Unis utilisaient le commerce à des fins géopolitiques. L’administration Roosevelt avait déjà coupé le Japon des exportations américaines, décision qui contribua sans doute à l’attaque de Pearl Harbor.
Mais les administrations Biden et Trump ont porté cette stratégie à un niveau inédit. Elles ont abandonné toute prétention de neutralité du système monétaire américain. Le dollar n’apparait plus comme un instrument neutre et fiable.
Ce faisant, les États-Unis ont mis en péril le « privilège exorbitant » qui accompagnait leur statut d’émetteur de la monnaie de réserve mondiale.
Que va-t-il se passer désormais ?
Seule l’Histoire le dira.
