Nvidia ne se contente plus de vendre les puces qui alimentent la révolution de l’IA. Avec 530 Mds$ de garanties de crédit accordées à ses clients et partenaires, le groupe finance désormais lui-même la demande dont dépend sa croissance. Une mécanique vertigineuse que Wall Street préfère encore ne pas regarder de trop près.
Wall Street semblait avoir attendu ce moment depuis le 4 août, à l’heure des croissants : le S&P 500 et le Nasdaq affichaient, ce 26 août à 22h, les mêmes scores que trois semaines auparavant. Qui serait assez insensé pour prendre des positions au creux de l’été sans avoir pris connaissance des résultats de Nvidia ?
Mais comme lors de la publication des précédents résultats trimestriels, la montagne a accouché d’une souris… qui n’est pas devenue verte à la lecture des premiers éléments chiffrés.
Bien sûr, Nvidia a battu tous les consensus : bénéfice par action, chiffre d’affaires global, chiffre d’affaires des data centers et prévisions pour le prochain trimestre.
Ce fut un sans-faute dans toutes les catégories passées en revue. Mais c’était le minimum attendu, d’où un repli initial de 2,5 %. Il a fallu attendre la conférence de presse pour que la direction « envoie du rêve », en expliquant que les nouvelles attentes pourraient être largement dépassées, que les hausses de prix passaient comme des lettres à la poste et que le principal problème restait la sous-capacité de production ainsi que la quantité d’énergie disponible.
Ce n’est même plus son statut de première capitalisation de la planète, ni ses 75 % de marge brute, qui en font LA boussole des marchés : Nvidia est devenu un univers à lui seul. Surtout, le groupe est devenu le plus gros prêteur de l’univers de la tech.
L’échelle est celle du demi-millier de milliards de dollars de garanties de crédit accordées à ses clients ou à ses partenaires, un peu comme des parents se portant caution pour le loyer de leurs rejetons.
Mais, nous direz-vous, 530 Mds$ — après l’ajout de 108,5 Mds$ le trimestre dernier —, ce n’est que 10 % de sa capitalisation… Cela représente tout de même près de 25 fois son cash-flow de 22,4 Mds$.
Si le taux de défaut des clients dépasse 4 %, Nvidia est dans le mur… Et combien de jeunes pousses de l’IA parviendront effectivement à amortir le matériel commandé auprès de Nvidia ? Rappelez-vous le taux d’échec des entreprises introduites en Bourse lors de la bulle des « dot.com ».
Par ailleurs, vous ne trouverez pas une seule banque américaine ni aucune autre banque sur la planète qui soit exposée au secteur de l’IA à hauteur de l’équivalent du PIB de Hong Kong, du Danemark, du Vietnam ou des Philippines.
Avec de telles ambitions technologiques et financières, Nvidia semblait insurpassable. Mais c’était sans compter sur Anthropic, qui prépare son introduction en Bourse pour la fin de l’année, une fois que 2 000 Mds$ auront été investis en titres SpaceX — dans l’hypothèse où son cours se maintiendrait entre 135 $ et 170 $ d’ici au 12 décembre, le « jour 180 » – le plus crucial de son calendrier de placement par « tranches ».
Anthropic déclare dans le Wall Street Journal que son marché atteindrait 30 000 Mds$ au début des années 2030. C’est plus que le PIB américain anticipé à la fin de 2026. Les États-Unis comptent 340 millions d’habitants et 160 millions d’actifs ; Anthropic est une entreprise de 1 000 salariés.
Mais 30 000 Mds$, c’est aussi l’équivalent des salaires de 100 % des « cols blancs » travaillant sur la planète… et susceptibles d’être remplacés par l’IA.
Que feront nos sociétés dopées à l’IA de ces centaines de millions de cols blancs ? La plupart ont suivi de coûteuses études supérieures et se sont conformés au modèle censé conduire à la stabilité professionnelle et à la prospérité.
Bill Gates, qui voit venir le problème sociétal depuis le début des années 2000 — souvenons-nous que la révolution des « dot.com » devait déjà aboutir à de lourdes vagues de licenciements —, propose de réserver 40 % des emplois à des êtres de chair et d’os.
Du coup, les cyber-salariés virtuels ou les robots autonomes, travaillant 24 heures sur 24 et 365 jours par an, occuperaient 60 % des postes restants ?
Et ces forçats du futur, qui ne commettent jamais d’erreur et ne se mettent jamais en grève, seront bourrés de composants Nvidia, Micron, Broadcom et Samsung. Leur gestion à distance s’effectuera au travers d’AWS.
C’est surtout l’annonce d’une coopération avec Amazon qui a suscité un soudain appétit pour Nvidia, bien après la publication de ses résultats.
Amazon Web Services (AWS) et Nvidia ont dévoilé mercredi soir leur intention de déployer deux millions de processeurs graphiques (GPU) Nvidia supplémentaires — coûtant de 25 000 $ à 40 000 $ pièce, voire davantage pour Vera Rubin — sur l’infrastructure mondiale d’AWS au cours de la période 2027-2028. L’objectif est de répondre à la demande croissante en matière d’intelligence artificielle agentique et physique.
Et voilà un nouveau projet d’un demi-millier de milliards de dollars qui va nécessiter des revenus équivalents. Ils viendront s’ajouter aux 1 500 Mds$ à 2 000 Mds$ déjà empruntés par les entreprises impliquées dans un projet d’IA. Ces sommes sont censées sortir de la poche des consommateurs et des entreprises de toutes tailles. La mise augmente chaque année, alors que nos sociétés compteront de moins en moins de salariés — devenus substituables — et de plus en plus d’assistés.
Vous pouvez soumettre ce dilemme à la plus puissante des IA disponibles sur le marché : aucune n’est capable de produire une solution qui évite un chaos social tel que l’humanité n’en a jamais connu.
Les marchés continuent de faire comme s’ils étaient prêts pour toujours plus d’inflation, de guerres et de pénuries d’engrais ou de diesel. Ils misent encore sur toujours plus de croissance achetée à crédit. Ils ne sont pas prêts… mais jamais ils n’ont témoigné d’une telle capacité à s’enfermer dans le déni.
