L’enquête judiciaire visant le président de la Réserve fédérale n’est peut-être qu’un prétexte. En réalité, c’est une ligne rouge institutionnelle qui est en train d’être franchie. Indépendance de la Fed, primauté du droit, limites du pouvoir exécutif : ce qui vacille aujourd’hui aux Etats-Unis dépasse de loin le sort de Jerome Powell – et pourrait bien sceller le passage à une économie gouvernée par la force politique plutôt que par les règles.
ABC nous apporte les dernières nouvelles :
« L’enquête du ministère de la Justice visant le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, suscite une vague de réactions hostiles de la part d’anciens responsables de la Fed et du Trésor, ainsi que de membres actuels du Congrès — y compris au sein du parti du président Donald Trump.
Un groupe bipartisan de hauts responsables économiques a publié lundi une déclaration cinglante, dénonçant une ‘tentative sans précédent d’utiliser l’arme judiciaire pour saper’ l’indépendance de la banque centrale. »
Une fois de plus, les observateurs américains sont stupéfaits. Les genoux tremblent. Les paumes sont moites. Ceux qui regardent de près frémissent et tremblent. Ils voient tout l’édifice — habitudes, règles, lois, coutumes… certaines frauduleuses, mais beaucoup utiles, voire nécessaires — se dissoudre, comme les derniers vestiges d’une île en train de sombrer.
Et voilà qu’une autre tradition sacrée, largement considérée comme essentielle à la solidité du dollar — l’indépendance de la Fed — est à son tour menacée de disparition.
Bien sûr, la Fed n’a jamais été totalement indépendante du gouvernement fédéral. Mais elle n’a jamais été complètement soumise non plus. Les partis au pouvoir souhaitent presque toujours des taux d’intérêt plus bas, car cela facilite leur réélection. Pourtant, jamais auparavant un président de la Fed n’avait été menacé d’une enquête pénale… pour un dépassement des coûts de rénovation de son siège !
Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour deviner la suite. Powell quittera ses fonctions de président à l’expiration de son mandat, en mai. Il pourrait théoriquement rester deux années supplémentaires au sein de la Fed, en tant que « président fantôme ». Mais affaibli et distrait par l’enquête du ministère de la Justice, il est plus que probable qu’il se retire définitivement, laissant à Trump le champ libre pour nommer ses propres hommes. Quels qu’ils soient, ils auront sans doute à cœur de stimuler les marchés à coups de crédit supplémentaire avant les élections de mi-mandat.
Jusqu’à présent, Powell s’était montré réticent à s’aligner sur les souhaits du président. Mais ce week-end, il a contre-attaqué :
« La question est de savoir si la Fed pourra continuer à fixer les taux d’intérêt en fonction des données et des conditions économiques, ou si, au contraire, la politique monétaire sera dictée par des pressions politiques ou des intimidations. »
Donald Trump a depuis longtemps clairement fait savoir qu’il se souciait peu des institutions internationales, de leurs tribunaux ou de leurs lois. Lorsque la Cour internationale de justice a émis des mandats d’arrêt contre certains de ses alliés israéliens, par exemple, il n’a pas cherché à s’y conformer : il a sanctionné les juges. Il ne s’est pas davantage préoccupé du fait que l’exécution de trafiquants de drogue présumés dans les eaux internationales — alors même qu’ils s’accrochaient désespérément à l’épave de leur bateau — constituait une violation manifeste du droit et de toute décence, presque partout dans le monde.
Aujourd’hui, l’anarchie semble revenir au pays. Ce week-end encore, le vice-président a déclaré au monde entier que le président des Etats-Unis n’avait pas besoin de cette foutue loi sur les pouvoirs de guerre. Selon The Hill :
« Le vice-président Vance a qualifié la loi sur les pouvoirs de guerre de ‘fondamentalement erronée’ et inconstitutionnelle, tournant en dérision ce texte adopté en 1973, peu après que les sénateurs du Capitole ont voté une mesure bipartisane visant à empêcher le président Trump d’utiliser la force militaire contre le Venezuela. »
Dès lors, qu’est-ce qui est encore réel ? Qu’est-ce qui mérite d’être défendu ? Existe-t-il une limite au pouvoir présidentiel autre que celles que le président s’impose lui-même ? Une décision de la Cour suprême ? La Constitution elle-même ?
Les Etats-Unis semblent désormais scindés en deux camps irréconciliables. D’un côté, ceux qui adorent le Grand Chef, presque quoi qu’il dise ou fasse. De l’autre, ceux qui le détestent, là encore presque quoi qu’il dise ou fasse.
Les partisans du MAGA se réjouissent de voir Trump démanteler et anéantir ce qu’ils exècrent : l’aide étrangère, la DEI, le Kennedy Center — bastion de la culture —, les immigrés, les étrangers qui « volaient nos emplois »… et tous ceux qui se dressaient sur leur route ou leur donnaient le sentiment d’être inférieurs.
Les autres, victimes du syndrome anti-Trump, ne voient rien de bon en cet homme. Comme l’a écrit l’un de nos lecteurs — en nous accusant au passage —, même s’il découvrait un remède contre le cancer, nous continuerions à le mépriser.
Notre lecteur a peut-être raison sur ce point. Mais notre problème avec Trump est ailleurs : il ne cherche pas de remède contre le cancer… ni contre quoi que ce soit d’utile. C’est un homme entièrement enfermé dans une logique de jeu à somme nulle, produit de l’école des scélérats de Roy Cohn, et incarnation d’un retour à un monde où l’on ne fait plus aux autres ce que l’on voudrait qu’ils nous fassent.
Le jeu à somme nulle fonctionne dans la guerre et dans le catch professionnel. Il faut un vainqueur et un perdant.
Mais en économie — et dans la vie en général — on ne gagne pas en faisant perdre l’autre. On gagne en l’aidant à gagner aussi.
Si vous dérobez une voiture, vous obtenez un moyen de transport, mais quelqu’un d’autre n’a plus de voiture. Résultat net : zéro. Si vous achetez une voiture honnêtement, le vendeur réalise un profit qui irrigue l’économie, alimente la consommation ou l’investissement.
La croissance économique mesure précisément ce type de gains : des transactions où acheteur et vendeur sortent tous deux gagnants. C’est si évident, si fondamental qu’un dirigeant incapable de le comprendre constitue une menace pour toute organisation qu’il dirige.
L’affrontement avec la Fed produira lui aussi des gagnants et des perdants. Quelques gagnants. Beaucoup de perdants.
Pendant ce temps, l’or a atteint 4 647 dollars hier.
