Endettement colossal pour Casino, mutation des habitudes de consommation pour Carrefour, modèle économique à réinventer pour Vusion : trois acteurs du secteur de la grande distribution face à la même urgence — retrouver la croissance. Les paris sont posés ; reste à savoir lesquels tiendront leurs promesses.
Casino et Carrefour font le pari du rayon frais et des avancées technologiques pour redonner du souffle à leurs ventes en magasin. Dans le même esprit, Vusion, spécialiste des étiquettes électroniques, annonce une série d’innovations pour retrouver la croissance après un essoufflement prévu en 2026.
Casino : besoin de bénéfices, contre le risque de faillite
Le groupe Casino — qui regroupe Monoprix, Franprix, Cdiscount et d’autres enseignes — cherche à obtenir davantage de concessions de la part de ses créanciers. Malgré un allègement de 5 milliards d’euros de dette au cours des deux dernières années, il reste exposé à une obligation de 1,4 milliard d’euros arrivant à maturité en janvier 2027.
Le fonds FRH du milliardaire Daniel Kretinsky, actionnaire majoritaire, promet de nouvelles injections de liquidités pour soutenir le plan de relance, en échange d’un effacement partiel de la dette. La Tribune le rapporte ainsi :
« Daniel Kretinsky, via sa holding France Retail Holdings (FRH), tente de reprendre la main. Sa dernière proposition prévoit un apport de 400 millions d’euros de fonds propres. En contrepartie, le milliardaire tchèque exige que les créanciers abandonnent 500 millions d’euros de créances, afin de ramener la dette nette à 900 millions d’euros. »
Le milliardaire se heurte toutefois à l’opposition des créanciers sur l’emprunt de 2027. Le groupe a donc besoin, au plus vite, d’un retour aux bénéfices et de signaux de croissance, pour obtenir des concessions ou un refinancement avant l’échéance.
Espoirs de la restauration, du bio et du web
La direction de Casino déploie une stratégie pour améliorer ses résultats, dans l’espoir d’un accord sur la dette avant 2027. Hors coûts de la dette, la trajectoire anticipée table sur un résultat proche de zéro en 2026 — après des centaines de millions de pertes en 2024 et 2025 — puis un retour vers la rentabilité d’ici la fin de la décennie.
Le groupe mise sur la restauration en magasin, notamment le concept de La Cantine chez Monoprix, tout en développant les ventes dans le bio et le e-commerce. Dans l’ensemble, les ventes par magasin (LFL) font du surplace en 2025, et le chiffre d’affaires total recule en raison des fermetures et cessions de magasins.
Naturalia, enseigne encore marginale au sein du groupe, fait néanmoins figure d’exception. Le rapport l’explique :
« L’enseigne Naturalia fait 8,3 % de croissance de ventes sur 2025, par magasin [LFL], dont 8,4 % au dernier trimestre. La performance solide vient de l’alimentaire (+ 9 %), en particulier le frais (+9,8 %). La marque continue de bénéficier d’une hausse de la fréquentation (+ 6,7 % au dernier trimestre, et + 8,2 % pour l’année), et de la fidélité de la clientèle (74 % des ventes nettes proviennent d’adhérents au programme de fidélité). »
Ses ventes atteignent 79 millions d’euros en 2025, soit 4 % du total du groupe. Du côté du web, la hausse des ventes de Cdiscount témoigne de succès en ligne, notamment via sa Marketplace : le nombre d’utilisateurs du site a grimpé de 41 % en 2025, pour atteindre 2 millions. Casino mise ainsi sur la préparation de plats en magasin, le frais et le web, en espérant améliorer sa rentabilité et obtenir des concessions avant l’échéance de 2027.
Carrefour : pari sur le frais et sur l’IA
Carrefour a lui aussi dévoilé une stratégie pour la fin de la décennie. L’enseigne vise une hausse de la part du frais dans ses ventes, avec une augmentation pouvant atteindre 10 % des surfaces dédiées dans ses magasins — reflet des nouvelles habitudes d’une partie des consommateurs. Des concessions en partenariat avec le groupe Blachère, spécialiste des fruits et légumes, sont prévues, ainsi qu’un développement de l’offre de restauration sur place (ready-to-eat), dans la même veine que Casino.
Carrefour espère également trouver de la croissance grâce à des outils comme ChatGPT et Google Gemini. L’enseigne, déjà numéro un en France pour les ventes à la livraison, gagne aussi des parts de marché via le Drive. Selon une étude citée par le groupe, les chatbots influencent déjà les décisions d’achat de 60 % des consommateurs — un chiffre qui monte à 80 % parmi les utilisateurs de sa plateforme en ligne. Carrefour prépare ainsi un partenariat avec Google pour permettre des achats directement via Gemini.
L’enseigne cherche donc la croissance à travers une montée en puissance du frais, mais aussi via les algorithmes — pour la gestion de stocks, l’analyse des envies des consommateurs, et l’essor des chatbots dans les courses en ligne.
Vusion : changement de modèle après l’essoufflement des achats de Walmart
Le groupe Vusion, fournisseur d’étiquettes électroniques pour les supermarchés, a vu son cours de Bourse progresser de 500 % en dix ans. Mais il a perdu 50 % de sa valeur en six mois, en raison des craintes d’une chute des revenus liée à la saturation des magasins Walmart — son plus grand client — après 2026.

La signature en 2023 d’un contrat pour équiper Walmart, premier distributeur mondial, en matériels et logiciels a propulsé les revenus du groupe : de 400 millions d’euros environ en 2021, ils ont atteint 1,01 milliard en 2024, puis 1,5 milliard en 2025. Cette croissance est portée presque exclusivement par la région Amériques et Pacifique, dont les revenus ont été multipliés par dix — de 108 millions à 1,1 milliard. À l’inverse, la région Europe et Moyen-Orient a reculé, passant d’un pic de 643 millions d’euros en 2023 à 415 millions en 2025.
La majorité des revenus de Vusion provient de la vente et de l’installation d’équipements — principalement des étiquettes électroniques pour l’affichage des prix —, tandis que les services récurrents (logiciels, maintenance) ne représentent qu’une part minoritaire. Après la manne des installations chez Walmart entre 2023 et 2026, les analystes anticipent donc une baisse des revenus.
Face à cette perspective, la direction change de cap : développement de caméras intelligentes et bascule vers un modèle par abonnement, plus stable que la vente de matériel. Les revenus récurrents (VAS) dépassent désormais 100 millions d’euros en rythme annuel à fin 2025, et le réseau d’appareils connectés à la plateforme cloud du groupe atteint 375 millions d’unités — soit une progression de 147 % en un an. Les investisseurs attendent davantage de revenus logiciels, plus prévisibles et porteurs d’effets d’échelle, plutôt qu’une dépendance aux cycles de vente de matériel qui exigent en permanence de nouveaux contrats.
Casino, Carrefour ou Vusion : les défis diffèrent, mais la quête est la même. Partout, les dirigeants cherchent à réinventer leurs relais de croissance — qu’il s’agisse du frais, de la restauration en magasin, du commerce en ligne ou du passage à un modèle de revenus récurrents. Les paris sont posés ; reste à savoir lesquels tiendront leurs promesses.
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