Capitalisme et socialisme s’opposent depuis des décennies, mais le débat repose souvent sur des définitions floues. Entre véritable économie de marché, intervention de l’État et contrôle des moyens de production, les frontières sont bien moins évidentes qu’on ne le croit — et cette confusion fausse une grande partie du débat économique actuel.
Le vieux débat entre socialisme et capitalisme est de retour. Il n’y a pourtant pas si longtemps, l’économie socialiste était désavouée jusque par d’anciens responsables soviétiques. Des entreprises comme Wendy’s ou Miller diffusaient à la télévision des publicités pleines d’ironie sur une Union soviétique autrefois puissante, mais devenue profondément dysfonctionnelle. Quant aux partis de gauche qui subsistaient dans les pays occidentaux, ils s’étaient recentrés sur la défense de l’État-providence, tout en reconnaissant que le contrôle public des moyens de production menait à l’impasse.
À l’époque, même ceux qui ne possédaient pas la finesse théorique d’un Ludwig von Mises pouvaient constater une chose : les tentatives concrètes de mise en œuvre du socialisme, quelles qu’aient été les bonnes intentions initiales de leurs promoteurs, n’avaient débouché que sur la tyrannie totalitaire et l’appauvrissement généralisé.
Depuis, les écoles se montrent beaucoup moins empressées d’enseigner aux jeunes générations qu’un système fondé sur la liberté individuelle, limitée seulement par le respect de droits de propriété privée acquis pacifiquement, est celui qui produit les richesses et permet à des adultes responsables d’agir en individus moralement et intellectuellement autonomes.
Elles n’enseignent pas davantage que les aides, subventions, privilèges et immunités accordés pour des raisons politiques, pas plus que la création monétaire arbitraire par les gouvernements ou leurs promesses irréalistes de sécurité économique future, sont à l’origine d’une grande partie des difficultés croissantes qui frappent aujourd’hui les catégories productives de notre société.
À la place, les jeunes ont été imprégnés de l’idée que la recherche privée du profit, qualifiée de « capitaliste », ainsi que les traditions culturelles et religieuses qui se transmettent spontanément au sein d’une société individualiste, seraient responsables de tous les maux et de toutes les injustices. On leur apprend que seule l’instauration du « socialisme », appelée à renverser le capitalisme et à remodeler de force la culture américaine selon les critères du « wokisme », permettrait d’y remédier.
De nombreux défenseurs contemporains du socialisme affirment pourtant n’avoir nullement l’Union soviétique en tête lorsqu’ils emploient ce terme — même s’il existe, au sein des Democratic Socialists of America, un Marxist Unity Group ouvertement favorable au bolchevisme. Dans le même temps, ils n’hésitent pas à qualifier de « capitaliste » un statu quo certes dysfonctionnel, mais qui s’écarte à bien des égards des principes libertariens individualistes.
Cette rhétorique tient en grande partie à l’affrontement entre différentes définitions de ce que sont censés désigner les termes « socialisme » et « capitalisme ». Car, naturellement, aucun camp ne souhaite endosser la responsabilité ni de l’échec soviétique ni des dysfonctionnements du statu quo actuel.
Comment faut-il donc comprendre ce conflit de définitions ? Et comment peut-on le résoudre ? Dans quelle mesure, s’il y en a une, la version extrême du socialisme incarnée par l’Union soviétique reste-t-elle pertinente ?
Lorsque le mouvement socialiste a vu le jour, son postulat de départ était que la propriété privée des moyens de production constituait un mal en soi. Selon ses partisans, seuls les propriétaires de ces moyens de production — la malfaisante classe « capitaliste » — bénéficiaient de la propriété privée, au détriment de la société dans son ensemble.
La propriété privée était ainsi présentée comme foncièrement injuste. Le fait de tirer un rendement positif d’un investissement était décrit, à tort, comme une captation parasitaire de la valeur produite par les travailleurs, et non comme un mécanisme susceptible d’améliorer la productivité.
Dans ce contexte originel, le terme « socialisme » désignait, au sens large, tout système d’organisation de la production empêchant ce type de rémunération privée du capital et réaffectant à la place ces revenus au bénéfice de la « société », selon les principes de redistribution considérés comme justes.
Tant que l’essentiel du public ignore comment l’épargne privée, la recherche du profit, l’évitement des pertes et l’investissement de cette épargne contribuent concrètement à accroître la quantité physique de biens produits, il devient possible d’imaginer toutes sortes de dispositifs extravagants destinés à remplacer les profits « capitalistes » par une quelconque alternative « socialiste ».
Autrement dit, le socialisme a d’abord été défini négativement, comme l’antithèse de la propriété privée des moyens de production. Une définition qui le condamnait à rester désespérément vague.
De la même manière, se concentrer exclusivement sur la propriété privée des moyens de production sans tenir compte des autres conditions indispensables au bon fonctionnement d’une économie fondée sur les profits et les pertes conduit à une définition excessivement large du « capitalisme ».
Il faut notamment que la propriété repose sur une acquisition pacifique, que les droits du propriétaire soient définis par son contrôle exclusif sur l’usage de son corps et des biens qu’il possède, et que chacun soit libre d’agir comme il l’entend tant qu’il ne porte pas atteinte aux droits de propriété d’autrui.
Sans ces conditions, on finit par confondre une véritable économie de laissez-faire, réellement productive, avec des formes interventionnistes de propriété privée qui, elles, peuvent être véritablement prédatrices.
Dans ces systèmes, l’État accorde à certains intérêts privés privilégiés des subventions, des avantages leur permettant d’accroître leurs profits en restreignant la liberté des autres, ou encore des immunités qui les exonèrent de certaines responsabilités lorsqu’ils portent atteinte aux droits de propriété.
Ces ambiguïtés offrent aux socialistes une porte de sortie lorsqu’ils sont confrontés aux échecs des expériences socialistes réelles : « Ce n’était pas du vrai socialisme ! »
Elles permettent aussi de confondre interventionnisme et laissez-faire, et donc d’accuser de manière incohérente la propriété privée d’être responsable de situations d’exploitation qui résultent en réalité de profondes entorses aux principes libertariens et libéraux classiques.
Avec des notions aussi floues du capitalisme et du socialisme, la question fondamentale n’est jamais véritablement abordée : celle de la nécessité économique absolue d’une épargne privée associée à des investissements entrepreneuriaux guidés par la recherche du profit et l’évitement des pertes, dans un environnement où les prix des biens d’équipement et des facteurs de production sont déterminés par la concurrence sur le marché.
Pour dissiper cette confusion, il faut comprendre qu’un mélange hétéroclite de contrôles publics et de recherche privée du profit — comme on en rencontre fréquemment dans la réalité historique — n’est ni totalement capitaliste ni totalement socialiste.
Se référer uniquement à des exemples historiques concrets ne permet jamais de trancher définitivement le débat. Il sera toujours possible d’invoquer d’autres facteurs pour expliquer pourquoi les choses ont plus ou moins bien tourné dans un cas particulier, plutôt que de considérer cet exemple historique comme une expérience décisive permettant de valider ou d’invalider un système.
Comme Mises l’explique dans son ouvrage méthodologique Theory and History, toute interprétation causale des événements historiques doit être précédée d’une bonne compréhension de la théorie économique. Les données issues de situations sociales complexes et non contrôlées ne permettent pas d’établir rigoureusement, par induction logique, des lois générales de causalité comme peuvent le faire les expériences contrôlées des sciences naturelles.
Cela signifie que le véritable terrain d’affrontement entre différents systèmes économiques ne se trouve pas dans les données retraçant les performances de tel ou tel exemple historique, mais dans les théories concurrentes permettant de comprendre le fonctionnement de l’action humaine intentionnelle.
Mises replace ainsi la théorie au centre du débat. Il réserve le terme « capitalisme » à un système fondé sur les principes du laissez-faire, dans lequel la liberté n’est limitée que par le respect de droits de propriété privée acquis pacifiquement.
Il appelle « socialisme » un système dans lequel le contrôle des moyens de production est centralisé de manière coercitive — que la propriété juridique elle-même soit centralisée ou non, ce qui donne naissance à deux formes distinctes de socialisme.
Enfin, il qualifie « d’interventionnistes » les systèmes dans lesquels l’État intervient de manière sélective dans certains aspects de la production, tout en laissant les autres s’organiser librement sous l’effet des incitations liées à la recherche privée du profit et à l’évitement des pertes.
Le point essentiel est que Mises évite les ambiguïtés habituelles en donnant à chacun de ces concepts un sens plus précis. Chacun désigne un type idéalisé de système économique dont les caractéristiques sont suffisamment clairement définies pour permettre de déduire rigoureusement, sur le plan théorique, les conséquences qui en découlent.
Il est également utile d’introduire, lorsque cela est nécessaire, d’autres catégories conceptuelles afin de couvrir l’ensemble des systèmes possibles.
Contrairement à la terminologie vague qui structurait à l’origine le débat entre capitalisme et socialisme, les définitions de Mises sont donc véritablement adaptées à une discussion sur les mérites respectifs des différents systèmes.
Disposer de concepts plus précis et plus solides ne permet pas nécessairement de mettre définitivement fin aux controverses sur l’interprétation de tel ou tel épisode historique concret. Mais ces concepts permettent en revanche de déduire les conséquences qui découleraient, toutes choses égales par ailleurs, de différentes modifications apportées au système existant.
Ils obligent également les défenseurs d’interventions limitées, de prestations sociales ou d’autres mécanismes similaires à abandonner l’idée selon laquelle leur conception du « socialisme » échapperait aux critiques simplement parce qu’elle ne prévoit pas une planification centrale intégrale sur le modèle soviétique.
Leur « socialisme » peut parfaitement rencontrer d’autres difficultés liées à l’interventionnisme, à l’État-providence et aux dispositifs qui l’accompagnent.
Toutes choses égales par ailleurs, les conséquences de chaque type d’intervention pris isolément peuvent elles aussi être anticipées qualitativement à partir de la théorie économique de Mises.
Aujourd’hui, le véritable débat devrait porter sur la désindustrialisation des États-Unis et sur le déclin qui l’accompagne pour les catégories productives américaines, tandis que la classe dirigeante, ses relais et les groupes qui dépendent d’elle continuent de prospérer.
Accuser indistinctement les milliardaires — et le nouveau « trillionnaire » — ainsi que la culture américaine traditionnelle de tous les maux du pays, comme aiment à le faire les progressistes, n’apporte pas davantage d’explication cohérente que le fait d’accuser les étrangers et la culture woke, comme le font les conservateurs MAGA.
Aucune de ces approches ne permet de comprendre logiquement comment fonctionne réellement l’exploitation économique dans notre société, ni pourquoi celle-ci aurait commencé à devenir un problème il y a un peu plus d’un demi-siècle.
Seule une logique de l’action intentionnelle, évidente en elle-même et universellement valable pour tous les êtres humains, quelles que soient les circonstances sociales, peut nous permettre de comprendre clairement où les États-Unis se sont fourvoyés et ce qu’ils doivent faire pour se réindustrialiser, tout en mettant fin à l’exploitation systémique des catégories productives par les catégories improductives.
C’est la définition du capitalisme proposée par Mises — et non le statu quo interventionniste que l’on confond si souvent avec le capitalisme — qui permet de conceptualiser ce qui fait aujourd’hui défaut aux États-Unis et les réformes dont le pays a besoin pour rendre à nouveau possibles la liberté et la prospérité.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.
