Pourquoi c’est le bon moment pour penser à la fin de l’euro

Rédigé le 22 juin 2018 par | Inflation, dettes et récession Imprimer

Plus aucun leader politique d’envergure nationale ne se risque à promettre la sortie de la Zone euro de son pays en cas d’élection. Mauvais signe pour un « contrarien »…

Ce consensus annoncerait-il – paradoxalement – la crise finale?

On pourrait penser que cette unanimité du moment en matière monétaire voudrait dire que l’euro a désormais dépassé le stade des maladies infantiles et a enfin atteint la maturité, à presque 20 ans.

Dans notre pays, il aura fallu près d’un siècle pour que la bourgeoisie catholique française accepte l’idée que le roi ne reviendrait plus, qu’il était temps de faire avec la république.

Pour l’euro, l’acceptation par la plupart des strates de l’opinion publique serait désormais bien établie et aucun retour en arrière possible.

Mais pour les contrariens, une unanimité trompeuse annonce un retournement.

Tous les investisseurs avertis (au moins les lecteurs de La Chronique Agora, sensibles aux thèses contrariennes) savent que lorsque « tout le monde dit que ça va monter » (ou baisser), les marchés sont le plus souvent à la veille d’un retournement majeur.

Jusqu’à une date récente, il existait dans de nombreux Etats-membres de la Zone euro, surtout au sud, à droite comme à gauche d’ailleurs, des responsables de partis politiques pour promettre de recouvrer la souveraineté monétaire en cas d’élection.

Pour ces leaders, l’euro était chargé de tous les maux. Il obligeait les gouvernements, quelle que soit leur orientation, à suivre toujours la même politique économique. Celle dite de « la rigueur », pour ne pas dire de « l’austérité ».

Plus concrètement, il s’agissait de s’aligner sur les normes allemandes : réduction des dépenses publiques et des aides sociales, privatisations d’actifs industriels réputés stratégiques, détricotage des protections des salariés dans le cadre d’un droit du travail moins contraignant, pression à la baisse des salaires des employés non-qualifiés concurrencés par ceux des pays émergents qui font le même travail à un coût 20 fois moindre et sans couverture sociale. Sans que des barrières douanières viennent, au moins partiellement, compenser les effets de cette compétition dite déloyale.

La structure de l’économie allemande lui permet de très bien vivre avec les contraintes des traités. Son industrie est spécialisée sur des créneaux d’excellence à forte valeur ajoutée. Elle est très exportatrice. Enfin sa population est vieillissante, donc dépensant peu et préoccupée par le niveau de revenus tiré de son patrimoine, la retraite reposant sur un système de capitalisation.

En conséquence, les besoins des Allemands sont différents de ceux des ressortissants des pays du sud.

La belle vie du temps du franc ?

Pour une partie de l’opinion française, notamment la population ouvrière, les salariés à revenus modestes, au temps du franc, il peut sembler que tout était plus facile.

Lorsqu’ils estimaient que leurs rémunérations étaient notoirement insuffisantes, leurs protections trop lacunaires, ils se mettaient en grève et obtenaient majorations de salaires et améliorations de leurs conventions collectives, voire du droit social. L’objectif était alors, progressivement, d’aligner le statut des salariés du privé sur celui des fonctionnaires, considéré comme la référence absolue (garantie de l’emploi et progression des salaires à l’ancienneté, sans lien avec la productivité individuelle).

Bien entendu, les entreprises confrontées à ces revendications perdaient en compétitivité. Mais ce n’était pas grave, le « patronat », comme on disait alors, se tournait vers le gouvernement, et obtenait peu après « une bonne petite dévaluation » !

Les entreprises retrouvaient alors provisoirement du tonus, les produits étrangers se retrouvant frappés de prix d’importation plus élevés. Le moral des salariés s’améliorait grâce à cette augmentation au moins faciale de leur pouvoir d’achat. Et les « possédants », qui avaient pris soin de diversifier leurs actifs et de placer une partie de leur patrimoine à l’étranger, faisaient une plus-value immédiate. Sur le moment, tout le monde était content.

Bien sûr, il pouvait y avoir quelques perdants, comme cette partie des classes moyennes supérieures aimant rouler en voiture allemande de luxe et envoyant leurs enfants étudier aux Etats-Unis. Mais c’était presque anecdotique.

Aujourd’hui, plus personne n’ose présenter cette option de sortie de l’euro et vanter les mérites d’une dévaluation. Trop dangereux électoralement.

Les électeurs, quelle que soit leur sensibilité, sont aujourd’hui convaincus, soit que l’euro est un progrès indépassable, soit que les conséquences néfastes d’une sortie seraient encore pires que la situation actuelle.

Ils peuvent, certes, penser à l’euro comme à un carcan monétaire, mais ils perçoivent instinctivement qu’un éclatement de la Zone euro pourrait leur être encore plus préjudiciable.

Pour la plupart des entreprises qui opèrent sur une base intra-européenne, dans le cadre d’un marché unique, l’euro constitue un véritable progrès. Pour la connaissance des prix pratiqués par les concurrents, la tenue des comptes consolidés, les négociations commerciales, la facturation, etc., il n’y a que des avantages.

Les particuliers, qui voyagent de plus en plus, surfent avec bonheur sur les facilités de transport aérien paneuropéennes offertes par l’explosion du trafic low cost. Ils n’ont plus besoin de passer par le bureau de change ni d’utiliser la fonction « calculatrice » de leurs téléphones intelligents pour avoir une idée du vrai prix des achats qu’ils veulent effectuer.

Sans parler du sentiment d’être associés à un grand mouvement historique, celui de la consolidation politique du Vieux Continent, capable d’empêcher les guerres fratricides des siècles passés et de défendre ses intérêts face aux autres puissances.

Cependant, pour que cela fonctionne correctement, il aurait fallu que les associés des Allemands, dès le début, conduisent des réformes courageuses, pour ne pas dire douloureuses, pour s’aligner sur les standards de la puissance centrale de l’Europe.

Or les buveurs de vin ont souvent fait tout le contraire. Ils sont partis dans la direction opposée, jouant comme les Grecs les passagers clandestins, profitant de la stabilité monétaire nouvelle et des taux d’intérêt très bas pour s’endetter encore plus et dépenser à tout va.

On connaît la suite. Il a fallu, plus tard, non seulement faire enfin en interne les sacrifices qu’imposait la monnaie partagée, mais en plus rattraper les erreurs du début. Ce qui s’est traduit par une « double peine ».

Dès lors, l’équilibre actuel (unanimité en faveur de l’euro) tiendra-t-il encore longtemps ?

Historiquement, c’est dans les cas d’unanimité que les dangers sont les plus grands

Plusieurs scénarios sont envisagés par divers centres de recherche, « au cas où ». La sortie de l’euro sera-t-elle orchestrée de façon rationnelle, afin d’éviter toute panique et effondrement ? Ou bien au contraire assistera-t-on à une explosion soudaine, ouvrant la voie à une crise majeure ?

Un exemple de scénario raisonnable serait de faire de l’euro une monnaie commune mais non plus unique, laissant aux Etats-membres le choix de réintroduire une monnaie nationale pour leurs marchés intérieurs. Dans ce cas, le cours de la devise locale par rapport à l’euro fluctuerait au gré de l’offre et de la demande.

La devise européenne serait en revanche maintenue pour les échanges extérieurs à chaque Etat (et le remboursement des emprunts contractés en euros, avec des risques de défaut en cas de baisse trop forte de la monnaie nationale…). La baisse de la devise nationale retrouvée pourrait sanctionner toute erreur de politique économique.

Un autre scénario consisterait à maintenir l’euro pour la plupart des membres actuels, l’Allemagne (et peut-être un ou deux Etats se sentant proches de ses standards) revenant au deutsche mark ou à leurs propres devises historiques.

Une variante serait la scission de la Zone euro, avec une monnaie unique pour le nord, et une autre pour le sud. Dans ce cas, il est probable que la France serait au nord. Mais alors sa situation risquerait de vite devenir intenable, car cet euro du nord, véritable deutsche mark ressuscité, pourrait, en cas de réformes insuffisantes, apparaître rapidement surévalué pour notre économie.

Même dans le cas de l’euro monnaie commune mais non plus unique, les contrats d’assurance-vie libellés en euros (investis en emprunts d’Etat français qui risqueraient de ne pas être honorés) seraient menacés. C’est maintenant, dans le calme, qu’il faut penser à diversifier vos actifs. Pas lorsque la crise frappera. [NDLR : En dehors d’abriter un peu d’argent en dehors du système bancaire, connaissez-vous ces autres dispositions à prendre dès maintenant ? Elles sont détaillées ici.]

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Olivier Myard
Olivier Myard

ENA, Sciences Po Paris, Olivier Myard est aujourd’hui fonctionnaire international, en poste en Amérique du nord (Etats-Unis, Canada) depuis 2005.

Auparavant, il avait développé sa carrière dans le secteur privé (banque, assurances), mais aussi au sein du réseau international du ministère des finances (Services économiques en ambassade) et auprès des juridictions financières (Cour des comptes, chambres régionales des comptes).

Il a passé la moitié de sa vie en dehors de France métropolitaine mais reste attentif à l’évolution de son pays, avec un regard de l’extérieur.

2 commentaires pour “Pourquoi c’est le bon moment pour penser à la fin de l’euro”

  1. Bonjour,

    Les limites de la dévaluation sont tout de même le surcoût des matieres premieres importées, des biens de consommation… Tout va dépendre de la balance commerciale!
    Vous n’évoquez pas cela dans votre article.
    Slts,
    FA

  2. La dévaluation ne résout absolument aucun problème puisqu’elle a pour effet immédiat l’inflation.

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