Cryptomonnaies : combien de quoi ?

Rédigé le 20 avril 2018 par | Bitcoin et autres cryptomonnaies, Crypto Monnaies Imprimer

La cybermonnaie universelle est un mirage. Il existera plusieurs monnaies et des systèmes intercommunicants… même avec les monnaies étatiques traditionnelles.

Les réflexions concernant les cybermonnaies* (ou cryptomonnaies) parlent le plus souvent des monnaies sans référence à leur soubassement technique, alors qu’il faut rappeler inlassablement qu’on ne peut pas dissocier les cybermonnaies des systèmes informatiques dont elles font partie intégrante.

Contrairement aux monnaies fiduciaires telles que le dollar ou l’euro, les cybermonnaies n’ont pas d’existence matérielle indépendante et n’ont pas d’autre forme que celle de montants dans des sorties de transactions inscrites dans le registre informatique.

Quand vous dites « posséder des bitcoins », vous connaissez la clé cryptographique qui vous permet d’accéder aux transactions qui vous sont destinées ; le seul moyen d’utiliser les bitcoins que vous « possédez », c’est d’utiliser le système sous-jacent pour inscrire dans ce même registre de nouvelles transactions faisant référence aux précédentes.

Par conséquent, les limitations techniques des systèmes informatiques sont aussi des limitations à l’usage et à l’utilité des cybermonnaies, donc à leur valeur. Il faudra s’en souvenir quand la rationalité économique prendra le pas sur « l’exubérance irrationnelle ».

La mesure la plus pertinente de l’activité d’un système de registre distribué est le nombre de transactions traitées par unité de temps. Pour tous les systèmes qui utilisent la technologie de la chaîne de blocs, la capacité de traitement dans une période donnée est égale au produit du nombre de transactions par bloc. La taille maximale du bloc, l’encombrement moyen d’une transaction et le nombre de blocs produits dans cette période limitent la capacité. Chaque système a une limite qui est inférieure à la taille de son marché potentiel.

Une capacité de transactions 5 000 fois inférieure à Visa

Dans Bitcoin, une taille maximale de blocs de 1 mégaoctet et un délai entre blocs de 10 minutes ont été fixés dès 2009 pour maximiser la sécurité. Un bloc pouvant contenir 2 000 à 3 000 transactions, cela donne une capacité maximale de 12 000 à 18 000 transactions par heure, soit au maximum cinq transactions par seconde ou environ 400 000 transactions par jour. Rappelons que le système Visa a une capacité de 24 000 transactions par seconde, ce qui ne représente qu’une petite fraction de l’ensemble des transactions monétaires effectuée dans le monde.

La taille maximale du bloc et le délai entre la création de deux blocs peuvent facilement être modifiés, mais seulement par accord unanime de tous les participants. En l’absence d’unanimité, un groupe de participants peut s’entendre sur de nouvelles valeurs, mais cela se traduit par une scission et la création d’un nouveau système, donc d’une nouvelle monnaie.

Les événements de 2017 sont très instructifs à cet égard. En juillet/août, Bitcoin a atteint la limite de sa capacité. Deux thèses se sont alors opposées : soit multiplier par huit la taille du bloc et donc le nombre maximum de transactions, soit se contenter de modifications logicielles (Segwit) qui doublent presque la capacité en aménageant la structure des blocs, tout en préparant d’autres évolutions à venir. Les tentatives de compromis ayant échoué, il y a eu scission entre Bitcoin, qui a conservé des blocs de 1 méga, et Bitcoin Cash qui a adopté la taille maximum de 8 mégas.

Cette scission a été suivie de plusieurs autres qui ont donné naissance à des systèmes qui retiennent chacun un cocktail particulier des solutions proposées (Bitcoin Gold, Bitcoin Diamond, Bitcore, LiteBitcoin, BitcoinX, United Bitcoin, SuperBitcoin, Bitcoin Green, Bitcoin Private, Bitcoin Z…) et rejoignent les autres dérivés de Bitcoin comme Litecoin, Dogecoin, CashCoin ou Bitcoin Planet.

où sont mes bitcoins ?

Les cryptomonnaies n’assument que quelques pourcents des échanges

Bitcoin traite actuellement moins du millième du volume total des échanges monétaires. En combinant dans un seul système toutes les solutions proposées, ce que propose par exemple Bitcoin Diamond, on pourrait arriver au maximum à quelques points de pourcentage. Il est purement et simplement impossible que Bitcoin à lui seul assure toutes les transactions du monde entier comme certains le prédisent ou l’espèrent.

La demande en nombre de transactions est actuellement stagnante. Si elle recommence à augmenter, elle devra tôt ou tard être satisfaite par d’autres systèmes qui prendront le relais selon les spécificités de la demande, par exemple Litecoin ou Dogecoin si l’utilisateur recherche la rapidité et faible coût, Dash ou Monero s’il recherche la confidentialité. [NDLR : Découvrez simplement comment transformer vos investissements en bitcoins en pur profits pour vous en cliquant ici.]

Ethereum, qui traite déjà 700 000 à 900 000 transactions par jour, soit quatre fois Bitcoin, a connu un problème analogue, à cause de l’expansion rapide des premières applications opérationnelles, notamment le jeu Cryptokitties. A la différence de Bitcoin, le problème a été traité à l’amiable, mais il est évident qu’il se posera de nouveau à l’avenir avec la multiplication des applications (Dapps) utilisant la base Ethereum, qui de plus rendra l’unanimité de plus en plus impossible.

Plusieurs façons d’augmenter de façon significative la capacité des systèmes de tenue de registres publics distribués (le problème de la scalability) sont actuellement en cours de discussion, de développement ou d’expérimentation. Certains projets apporteront des améliorations importantes, mais en l’état actuel des connaissances, aucun pris isolément, ni aucune combinaison techniquement possible ne permettra de traiter toutes les transactions monétaires dans le monde.

Vers une coexistence et des passerelles y compris avec les monnaies étatiques

De plus, l’unanimité des participants sera de plus en plus impossible avec la croissance de l’utilisation. La mise en oeuvre des nouvelles approches se fera par scission (fork) et clonage au fur et à mesure que les systèmes les plus utilisés atteindront leurs limites. On n’aboutira pas au monopole d’une cybermonnaie, que ce soit le bitcoin ou une autre, mais à la coexistence durable de nombreux systèmes et monnaies, dont les monnaies étatiques actuelles.

S’il est impensable que le bitcoin soit un jour la monnaie universelle, il est en revanche tout à fait possible que les cybermonnaies deviennent le moyen de règlement principal.

La coexistence entre monnaies, qui sera alors la règle , aura l’avantage d’offrir des solutions de règlement différenciées selon les cas d’usage, les besoins et les goûts des utilisateurs. Autre avantage : si les Etats veulent lutter, comme c’est hautement probable, ils devront lutter contre toutes les cybermonnaies et pas seulement contre Bitcoin.

De même, le change entre monnaies sera progressivement assuré par des systèmes de change décentralisés reposant sur les registres distribués des différents systèmes de paiement, dont il existe dès maintenant de nombreux prototypes comme Bitshares ou 0x.

Progressivement, chacun des systèmes informatiques qui supportent une monnaie pourra communiquer avec tous les autres, et les monnaies correspondantes s’échanger contre toutes les autres, y compris les monnaies étatiques traditionnelles, plus ou moins directement et plus ou moins facilement.

Ces systèmes utiliseront toute la panoplie des technologies disponibles. On peut néanmoins s’attendre à un effacement progressif des systèmes de preuve de travail et donc de Bitcoin, au profit des systèmes de preuve d’enjeu, et à une montée en régime de systèmes innovants ne faisant plus appel à la technologie de la chaîne de blocs dont IOTA, Nano et le protocole Hashgraph sont aujourd’hui les précurseurs.

* Rappelons que l’Académie Française a adopté le mot « cybermonnaie » plutôt que « cryptomonnaie », qui évoque la dissimulation, alors que dans la majorité des systèmes les transactions sont inscrites en clair.

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Gérard Dréan
Gérard Dréan

Gérard Dréan est un spécialiste français de l’école autrichienne. Il est diplômé de l’école Polytechnique, promotion 1954. Il a travaillé à partir de 1957 et pendant une trentaine d’années chez IBM, puis dans des sociétés de services en informatique. Il se consacre maintenant à la réflexion économique, en particulier à la pensée de Ludwig von Mises. Il a traduit et abrégé son ouvrage majeur L’Action humaine, dans une édition parue en 2004 aux Belles Lettres. Il est membre de la Société d’économie politique et chargé de missions à la Fondation de l’École polytechnique.

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