Des États-Unis à l’Europe, les électeurs se détournent de plus en plus des grands partis qui ont dominé la politique depuis des décennies. Derrière cette poussée des formations plus radicales, une même question : le modèle politique et économique de l’après-guerre est-il arrivé au bout de sa logique ?
Pourquoi les électeurs traditionnels se détournent-ils des partis traditionnels ?
Nous pensons que la réponse tient à une chose : aux États-Unis, les grands partis — républicains et démocrates — n’ont plus grand-chose à proposer. Plus de femmes à barbe. Plus de Grands Chefs, ni de magiciens. Et quelqu’un semble avoir laissé les éléphants s’échapper du cirque.
Le dernier et le plus grand des bateleurs, Donald Trump, a tenté de relancer le spectacle en ajoutant encore quelques phénomènes de foire et numéros de haute voltige. Mais même les spectateurs les plus fidèles commencent à quitter la salle. Newsweek :
« Marjorie Taylor Greene déclare que ‘le MAGA est mort’ : ‘Ils sont dans une secte’ »
David Paxman :
« Tucker Carlson appelle au départ de Trump »
En Europe aussi, les partis sociaux-démocrates ont régné sans partage pendant deux générations. Mais de nouveaux coqs sont apparus dans la basse-cour. Les électeurs se tournent vers des formations plus « marginales », aux programmes plus radicaux.
En Italie, The Guardian rapporte que la « droite » de Giorgia Meloni est désormais débordée sur sa droite par un mouvement encore plus radical :
« L’ascension du dirigeant d’extrême droite Roberto Vannacci met Meloni au défi alors qu’elle célèbre une étape historique »
En Allemagne, encore The Guardian :
« La victoire de l’AfD en Allemagne constitue un ‘moment grave’ pour l’Europe, avertissent les responsables politiques »
En Angleterre, trois partis « de droite » ont émergé si rapidement — Reform, Reclaim et Restore — que nous avons du mal à suivre. Tout ce que nous savons avec certitude, c’est qu’ils doivent partager le même dictionnaire des synonymes. La BBC :
« La Grande-Bretagne face au chaos politique »
The Knowledge en conclut :
« Les nations occidentales sont devenues ‘ingouvernables’.
Le chancelier allemand Friedrich Merz, sévèrement critiqué après sa défaite face à l’AfD d’extrême droite lors d’une élection régionale, peut se consoler, écrit Janan Ganesh dans le FT, en constatant que son homologue parisien est lui aussi ‘détesté’. Comme les deux présidents français précédents. Aucun des cinq derniers dirigeants américains n’a obtenu une cote de popularité moyenne supérieure à 50 %. Ici, dans une Grande-Bretagne pourtant inclusive, nous avons détesté nos Premiers ministres ‘blancs, asiatiques, hommes, femmes, jeunes, vieux, conservateurs, travaillistes, du Sud et du Nord’ depuis 2016. Auparavant, il n’était pas rare qu’un dirigeant reste dix ans au pouvoir. Entre 1975 et 2007, l’Australie a connu quatre chefs de gouvernement. Elle en a eu sept depuis. »
Pourquoi cela se produit-il ?
Notre hypothèse est que le modèle d’après-guerre ne fonctionne plus. Il reposait sur deux piliers : les canons et le beurre, chacun servant à justifier un État vaste et coûteux.
Pour les canons, l’Union soviétique semblait constituer une menace bien réelle à la fin des années 1940. Elle avait écrasé la Wehrmacht et donnait l’impression de pouvoir avancer jusqu’à l’Atlantique. Les électeurs étaient prêts à payer pour éviter qu’un scénario réellement catastrophique ne se produise.
La composante « assurance » est devenue de plus en plus importante, notamment pour les gouvernements européens, qui comptaient sur les États-Unis et l’OTAN pour les protéger contre les Soviétiques. Les gouvernements européens ne se contentaient plus d’offrir des retraites aux personnes âgées : ils prenaient également en charge les soins médicaux et les études universitaires. De la naissance à la tombe, l’État-providence étendu planait sur la société comme un croque-mort lors d’une veillée funèbre… avant d’en envoyer la facture aux petits-enfants.
Mais à la fin du XXe siècle, le modèle a révélé deux failles majeures. La menace militaire — ou du moins la protection qu’offraient d’immenses forces conventionnelles — avait disparu. Et l’État-providence, financé à coups de monnaie artificielle et selon une logique de Ponzi, était en train de faire faillite.
L’Union soviétique a cessé d’exister en 1991. Les Américains se préparaient à dépenser leur « dividende de la paix ». La Russie ne cherchait pas à faire la guerre à l’Europe ; elle voulait en faire partie. Mais le dividende s’est évaporé lorsque les responsables politiques occidentaux ont compris qu’ils ne pouvaient pas continuer à organiser une sorte de racket de protection sans avoir quelque chose contre quoi protéger les contribuables. Ils ont donc refusé à la Russie la possibilité de rejoindre l’OTAN.
Plus récemment, la Fédération de Russie s’est révélée si faible qu’elle ne semblait de toute façon guère capable de représenter une menace sérieuse pour l’Europe. Elle a déjà eu suffisamment de mal à imposer sa volonté dans l’est de l’Ukraine, où l’on parle russe et où la population avait massivement voté en faveur d’un rattachement à la Fédération.
Le Pentagone a bénéficié d’un formidable coup de pouce en 2001, lorsque des « terroristes » ont frappé le World Trade Center à New York. Sur le plan financier, ce fut sans doute l’attaque militaire la plus rentable de l’histoire… pour les deux camps. Elle a entraîné des milliers de milliards de dollars de dépenses inefficaces au titre de la « défense », tout en augmentant le nombre de « terroristes » susceptibles de vouloir s’en prendre aux États-Unis.
Personne ne semblait remarquer — ou se soucier du fait — que renforcer notre dispositif militaire conventionnel — bases, navires, avions, engagements à l’étranger — ne réduirait en rien les possibilités d’action offertes aux véritables « terroristes ». Et l’attaque contre l’Iran les a rendus plus déterminés et plus difficiles à neutraliser que jamais.
De nouvelles menaces — l’IA hors de contrôle, par exemple — semblent totalement hors de portée des avions les plus sophistiqués du Pentagone et de ses soldats les plus surentraînés. On ne peut pas bombarder un algorithme… ni tuer une idée avec un porte-avions.
Quant à ce qui nous attend, le public pourrait une nouvelle fois se rallier à la classe politique si un nouvel ennemi crédible venait à apparaître.
Mais pour l’instant, les responsables politiques modérés peinent à en trouver un.
