Les géants de l’IA bâtissent leur fortune sur des contenus qu’ils n’ont pas créés et des infrastructures financées en partie par la collectivité. Marx y aurait peut-être vu le stade ultime du capitalisme : celui où la propriété privée disparaît… mais seulement pour ceux qui ne possèdent pas les machines.
Le marxisme peut-il offrir un cadre permettant de comprendre l’intelligence artificielle (IA) et les gourous des technologies qui en sont à l’origine ?
Je ne sous-entends pas que le marxisme est un système économique viable ou une alternative réaliste au capitalisme ; ce n’est pas le cas. Mais Karl Marx était un économiste anticonformiste avant de devenir un idéologue, et certaines de ses idées sont de puissants outils permettant de comprendre l’économie, même si son programme global a été un échec.
Alors utilisons certains de ces outils pour comprendre l’avènement des oligarques de l’IA et l’avenir de cette technologie.
On va commencer avec l’idée principale de Marx : l’abolition de la propriété privée.
Que pensent les gourous des technologies de la propriété privée ? Ils s’en emparent. Si vous pouvez simplement vous emparer de la propriété privée, alors elle n’est pas privée. Marx approuverait.
C’est ce que fait le gang de l’IA en récupérant de gigantesques contenus sur Internet afin d’entraîner ses grands modèles de langage (LLM). Il s’agit de livres protégés par le droit d’auteur, d’articles de magazines, de travaux universitaires, d’images, de musiques et d’innombrables formes de propriété intellectuelle.
Est-ce que les gourous des technologies payent des royalties ? Est-ce qu’ils payent des droits de licence ? Parfois oui et souvent non. Ils prennent ce qu’ils veulent, comme les pirates sur Internet ou les bolchéviques après la révolution russe en 1917.
En fait, les modèles d’IA se sont servi de mes neuf livres, dans leurs ensembles d’entraînement ; Google, Apple, Microsoft, OpenAI et Meta ne m’ont rien payé. Anthropic m’a proposé de me verser 37 000 $ pour certains de mes livres (pas tous). J’ai accepté l’offre mais j’attends toujours le paiement. Peut-être vais-je contacter mon avocat avant que l’entreprise n’entre en Bourse.
Ce que je veux dire, c’est que les acteurs de l’IA ne se comportent pas autrement que les impérialistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui exploitaient des terres, des ressources et un capital humain, notamment par l’esclavage, en payant peu – voire en ne payant rien du tout – en retour.
Vladimir Ilitch Lénine disait que l’impérialisme « était le niveau le plus élevé du capitalisme ». Mais Lénine n’a jamais rencontré un gourou des technologies.
À côté d’eux, les impérialistes font pâle figure.
C’est VOUS qui financez ce boom
La théorie de Marx se fondait sur l’idée que les propriétaires de moyens de production (les capitalistes) utilisaient la main-d’œuvre sans lui verser sa juste part de la plus-value créée par le processus de production.
Cette théorie comporte beaucoup de failles. Mais les gourous des technologies, eux, ont une meilleure idée : se débarrasser totalement du travail humain.
L’IA permet aux entreprises de moins rémunérer leurs employés car une part croissante de la productivité provient de logiciels plutôt que du travail. Plus précisément, l’IA élimine totalement certains emplois, comme on le voit avec les licenciements intervenant chez les éditeurs de logiciels et dans des domaines tels que la santé et le service client, qui utilisent de plus en plus l’IA pour réaliser des tâches répétitives ou administratives.
Dans l’univers de l’IA, les capitalistes ne se contentent pas de prendre plus que leur part – ils font une razzia dans le garde-manger.
La solution proposée par les gourous des technologies face au chômage de masse, c’est de garantir un revenu de base… donc de faire l’aumône. Cela ne tient pas compte de la dignité de l’individu, qui s’acquiert en grande partie grâce à un travail productif.
Parmi les autres exemples d’utilisation de biens publics à des fins privées, on peut citer la sollicitation massive du réseau électrique afin d’alimenter de gigantesques centres de données. Dans tout le pays, des villes pourraient s’exposer à une augmentation de la facture d’électricité, à mesure que les hyperscalers rivaliseront avec les habitants et les entreprises pour avoir de l’électricité.
Voilà un autre exemple où l’on ponctionne de la richesse aux Américains ordinaires pour alimenter le monstre de l’IA.
Et ce n’est même pas assez. Des applications d’IA sont intégrées en masse dans nos ordinateurs portables, nos tablettes et nos smartphones – qu’on le sache ou non et qu’on le veuille ou non. Cela force les fabricants à produire des appareils encore plus puissants, qui coûtent plus cher aux consommateurs, tout en exigeant davantage de puissance de calcul pour gérer ces fonctionnalités d’IA.
Bon nombre des fonctionnalités d’IA fonctionnent par défaut, même si les utilisateurs ne s’en servent pas directement. Cela signifie que vous vous servez peut-être de l’IA sans le savoir.
Peu importe que les résultats produits par l’IA soient faux et, parfois, dangereux. Le problème s’amplifie à mesure qu’un nombre croissant de contenus générés par l’IA circulent sur Internet et intègrent les données d’entraînement de l’IA. Parallèlement, beaucoup de fonctionnalités d’IA collectent d’énormes volumes de données d’utilisateurs provenant des appareils sur lesquels elles sont installées.
Les individus qui se servent de l’IA fournissent aussi de nouveaux résultats aux LLM via les prompts, les interactions et, dans certains cas, les données collectées sur leurs propres appareils.
Les opérateurs de l’IA sont avides de ce type d’informations car ils ont déjà consommé de grandes quantités de contenus disponibles sur Internet, alors que la qualité de ces contenus continue de se dégrader à mesure qu’un volume croissant de matière générée par l’IA inonde le web.
Êtes-vous rémunéré en contrepartie de ces informations collectées sur votre appareil ? Êtes-vous même au courant que c’est en train de se produire ? Non, certainement pas.
Ce n’est qu’une nouvelle forme d’extraction numérique qui enrichit les gourous des technologies tout en alimentant leurs valorisations s’élevant à des milliers de milliards de dollars.
En plus des auteurs, des artistes, des communautés locales et de tous les citoyens américains, la mafia de l’IA tire également profit du gouvernement. Parmi les aides publiques figurent l’accélération des procédures d’autorisation relatives aux immenses centres de données, des incitations et des allègements fiscaux dans de nombreuses juridictions, un traitement réglementaire favorable dans certains domaines, ainsi que d’énormes marchés publics.
Ces avantages accordés par l’État s’accompagnent de coûts qui ne sont pas personnellement pris en charge par les entreprises d’IA, mais assumés par les citoyens ordinaires via leurs impôts, leurs tarifs d’électricité qui augmentent et leur qualité de vie altérée par des données qui redessinent le paysage de petites localités, et le risque que des systèmes d’IA très capables créent de graves perturbations dans des secteurs tels que la banque, les télécommunications et la santé s’ils dysfonctionnent ou ne sont pas bien utilisés.
L’économie de l’extraction… et les nouveaux révolutionnaires
Les Chinois ne sont pas en reste : le succès de modèles d’IA chinois tels que DeepSeek et Kimi K3 puise largement dans les progrès accomplis dans les meilleurs laboratoires d’IA américains.
Là, on est face à des pirates qui font une razzia chez un autre groupe de pirates. Les deux prospèrent grâce à des informations qu’ils n’ont pas créées, mais les Chinois deviennent particulièrement doués pour transformer ces progrès en concurrents low-cost.
Ce comportement prédateur peut s’apparenter à de l’impérialisme ou de la piraterie. Le terme économique technique le définissant, c’est l’externalité : cela signifie que les bénéfices et les avantages liés à l’extraction d’informations reviennent aux entreprises spécialisées dans l’IA, tandis qu’une grande partie des coûts est répercutée sur le public.
Cela s’apparente à une mine d’or qui conserverait l’or, mais rejetterait dans les cours d’eau du voisinage le cyanure utilisé pour l’affinage. La compagnie minière récupèrerait l’or, les gens seraient empoisonnés. Le fait que l’IA soit numérique ne rend pas ce comportement plus acceptable, sur le plan social.
L’aspect peut-être le plus perturbant de cette culture de l’extraction, à la Silicon Valley, c’est que bon nombre de P-DG en sont non seulement conscients, mais qu’ils prospèrent grâce à elle. Ils sont passés maîtres dans l’art de transformer leurs propres clients en cobayes malgré eux.
Une culture du court-termisme, du mépris du public et de la pure avidité permet à ce racket de persister.
La seule lueur d’espoir – s’il y en a une – c’est que certains membres de la génération Z [NDLR : personnes nées entre 1997 et 2012] semblent tourner le dos aux agents d’IA autonomes et au temps infini passé devant les écrans. On constate une lassitude croissante face au temps passé sur Internet, ainsi qu’une inquiétude grandissante face à l’omniprésence de l’IA.
Ce changement reflète également une frustration très répandue face à des résultats générés par l’IA, qui sont souvent insipides, répétitifs ou tout simplement erronés.
Certains membres de la génération Z font quelque chose qui semble presque radical, désormais : ils lisent des livres.
Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles la bulle de l’IA pourrait éclater, mais la révolte de la génération Z est peut-être l’une des moins reconnues et des plus inattendues.

2 commentaires
Le terme de « barons voleurs » a été forgé dès 1882 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Barons_voleurs) , il reste bien sûr toujours applicable.
Mais avez-vous lu Marx ?
1) « Je ne sous-entends pas que le marxisme est un système économique viable ou une alternative réaliste au capitalisme » : Il n’a jamais été question de cela. Dans le Livre III, il explique la baisse tendancielle des profits. Pour y remédier, les détenteurs du capital doivent baisser les salaires pour trouver de la marges supplémentaire. L’état doit alors prendre a sa charge les frais (route, école, logement…) pour que la baisse des salaires puisse être possible. C’est le capitalisme qui conduit à la socialisation des couts et au socialisme !
2) » Karl Marx était un économiste anticonformiste » : Pas du tout … il est dans la lignée du courant économique dit des « Classique » Mill, Smith, Ricardo. Il dit la même chose sauf qu’il va plus loin dans l’analyse de le « création de valeur »
3) » son programme global a été un échec. » Heu … ce n’est pas un homme politique. il n’a pas mis en oeuvre son programme. Des pays totalitaires s’en sont inspiré …
4) » On va commencer avec l’idée principale de Marx : l’abolition de la propriété privée. » : Oups ! Revenez sur son texte ou alors ne le citez pas : il intégré le capital industriel dans son modèle avec des patrons-propriétaires. Il accusait la « RENTE » qui était détenu par les propriétaires fonciers « qui gagnaient en dormant » ainsi que les banquiers et certains taux d’intérêts sans rapport avec le risque.
On peut croire aux théories économiques que l’on veut … mais pour critiquer quelque chose, il faut s’y pencher un peu. Dommage.