Après avoir flirté avec les sommets, le Bitcoin traverse une nouvelle zone de turbulences. Entre levier excessif, reflux des ETF et absence d’acheteur de dernier ressort, la question longtemps jugée provocatrice revient avec sérieux : et si la première des crypto-monnaies n’était pas seulement volatile… mais vulnérable jusqu’à l’extrême ?
La question de la valeur du Bitcoin, et avec elle celle de toutes les crypto-monnaies, est revenue sur le devant de la scène au début du mois.
Avec une chute de 36 % en un mois, le plus célèbre des jetons a vu sa valeur de marché s’effondrer sur les 60 000 dollars, avant d’amorcer un timide rebond vers les 70 000 dollars.
Nombre de détenteurs ont été pris de court par ce nouveau revers. Il faut dire qu’après l’adoption du Bitcoin comme monnaie légale par le Salvador (et un temps par la République centrafricaine), l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump aux États-Unis est venue lui donner une légitimité inattendue qui laissait espérer une stabilisation de son cours.
La légalisation en janvier 2024 des ETF basés sur le prix spot du Bitcoin était également de bon augure. En levant des milliards de dollars immobilisées dans la crypto-sphère, les gérants d’actifs devaient apporter un socle de liquidités et une inertie qui auraient dû, en cas de soubresauts, stabiliser la valeur du BTC.
La réalité a été bien différente.

Évolution du prix du BTC (exprimé en dollars américains) sur six mois. Infographie : TradingView
Depuis son plus-haut du 6 octobre 2025, la crypto-monnaie a perdu 51 % de sa valeur. Elle a effacé tous les gains accumulés depuis l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump. Le choc a été tel que certaines voix ont même demandé à Washington d’intervenir pour stabiliser son cours durant les épisodes de panique. Durant une audition devant le Congrès, le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a même dû rappeler qu’il ne disposait pas de l’autorité nécessaire pour faire acheter du Bitcoin par l’administration ou utiliser l’argent du contribuable pour stabiliser son cours.
La réponse est rassurante pour les adeptes de la libre fixation des prix par le marché. Mais le fait que la question ait été posée est symptomatique de l’état d’esprit de la population générale. Autrefois épiphénomène réservé aux geeks et aux libertariens, le Bitcoin s’est démocratisé au point que les particuliers et leurs représentants soient étonnés de voir sa valeur s’effondrer.
Ils devraient pourtant s’y résoudre. Malgré ses qualités indéniables de véhicule spéculatif et de démonstrateur technologique d’une blockchain à échelle planétaire, le Bitcoin n’est toujours pas une monnaie. Il ne génère toujours pas de rendement, il n’a pas d’utilité quotidienne et n’a pas de valeur intrinsèque.
À l’instar de nombreux crypto-actifs tombés dans l’oubli, sa valeur peut donc tout à fait tomber à zéro. Il suffirait simplement que le marché cesse de croire à une hausse permanente et passe en mode « aversion au risque ».
Un risque important, mais pas encore systémique
Malgré la passion de la nouvelle administration pour les crypto-monnaies, la position de Scott Bessent est claire : Washington ne jouera pas le rôle de stabilisateur de prix.
Si les USA disposent d’une réserve stratégique de 210 000 BTC (14,7 milliards de dollars aux cours actuels), celle-ci a été constituée au fil des saisies et n’a pas vocation à être gérée activement. Elle ne sera donc ni mobilisée pour limiter les hausses brutales des prix, ni renforcée durant les phases de baisses pour faire émerger un acheteur de dernier ressort.
Même si la somme des Bitcoins en circulation est évaluée à plus de 1 300 milliards de dollars, ce risque est considéré comme important, mais pas systémique par les régulateurs. Selon eux, si la valeur du jeton venait à tomber à zéro, les conséquences seraient dramatiques pour les agents économiques qui ont décidé de s’y exposer mais n’entraîneraient pas d’effondrement économique généralisé.
Les particuliers ayant placé leurs économies en cryptomonnaies perdraient leur épargne. Les entreprises ayant placé une partie de leur trésorerie en BTC perdraient ces liquidités. Et celles qui, à l’instar de Strategy, ont massivement acheté du Bitcoin à crédit feraient faillite. Autant de drames indéniables pour ceux qui avaient cru pouvoir s’enrichir en achetant un actif spéculatif… mais un épiphénomène à l’échelle de l’économie mondiale, qui ne justifie pas de dépenser l’argent publique pour éviter qu’il ne se manifeste.
Ce sera donc au marché de fixer, heure après heure, le prix du Bitcoin par rapport aux monnaies fiduciaires. Et l’expérience des trois derniers mois montre qu’il est loin d’y parvenir dans l’état actuel des choses.
Une profondeur de marché bien insuffisante
Comme l’ont récemment souligné les analystes de la Deutsche Bank, le Bitcoin s’est très mal comporté durant les derniers épisodes de stress sur les marchés.
À chaque événement de dégagement massif, la crypto-monnaie a vu sa valeur baisser de manière plus importante que les grands indices boursiers et l’or.
Il est donc établi qu’il n’existe pas de force de rappel systématique qui vienne se manifester lorsque les prix sont exagérément bas. Il est d’ailleurs difficile de donner tort au marché dans la mesure où, contrairement à une action, à une obligation ou à un bien immobilier, le Bitcoin ne génère pas de richesse et ne dispose pas de valeur intrinsèque. Et, contrairement à l’or (qui ne verse lui non plus aucun dividende et ne génère aucun bénéfice), il n’a pas la possibilité de s’appuyer sur des millénaires d’échanges marchands pour avoir un prix de référence.
Certains analystes optimistes voient dans les dégagements massifs en période de crise la preuve que le Bitcoin est un actif performant : ce serait parce que les investisseurs ont d’importants gains latents sur leur position qu’ils débouclent massivement leur position pour générer des liquidités en période de stress.
Ce phénomène joue sans doute – il explique également les dégagements observés sur l’or et l’argent ces dernières semaines – mais il doit être contrebalancé par le fait que le recours à l’endettement pour acheter des BTC atteint également des niveaux records.
Les ventes dans la panique sont donc de moins en moins attribuables à d’heureux spéculateurs qui matérialisent des gains latents, et de plus en plus à des acheteurs endettés affolés de voir la valeur nette de leur position passer en territoire négatif.
Une capitalisation à zéro n’est pas certaine, mais tout à fait possible
Les rebonds qui se matérialisent durant les krachs montrent qu’il existe encore des acheteurs prêts à stabiliser les cours. Mais dans la mesure où les autorités monétaires refusent de porter la responsabilité ultime de cette stabilisation, leur présence n’a rien de garantie.
Lorsque les grosses mains qui achètent en se finançant par la dette ne seront plus solvables, il n’y aura plus que les particuliers pour endosser le rôle d’acheteur de dernier recours.
Mais si, ce jour-là, le grand public est convaincu que le Bitcoin est dans une spirale descendante de long terme, plus aucun flux ne se matérialisera pour acheter les creux. De la même raison que personne n’achèterait à 80 000 dollars un actif en route vers les 60 000 dollars, le même actif à 30 000 dollars n’est pas plus séduisant lorsqu’il est attendu à 10 000 dollars quelques jours plus tard… et le même raisonnement tient jusqu’à disparition totale de la valeur de marché.
Déjà, les investisseurs retail commencent à froncer les sourcils. Au mois de janvier, les encours sur les ETF BTC ont diminué de 2 milliards de dollars malgré la baisse de prix selon le décompte de Bloomberg. Ce dégagement fait suite aux 5 milliards de dollars de décollecte constatée sur les trois derniers mois de l’année 2025. L’ETF Bitcoin de BlackRock, dont les encours ont atteint les 100 milliards au sommet de sa popularité, ne compte plus que 52 milliards de dollars d’actifs sous gestion à la mi-février 2026.
S’il est trop tôt pour décréter un hiver sur le marché du Bitcoin, la lune de miel durant laquelle crypto-enthousiastes, institutionnels, particuliers et administration américaine voyaient dans la crypto un Eldorado économique est bel est bien terminée.
