Un acte de sabotage économique

Rédigé le 26 octobre 2016 par | Banques Centrales, Bill Bonner Imprimer

« Mais que fais-tu ? Quel bazar ! »

Nous étions assis dans la cuisine, devant l’âtre de la cheminée, un seau rempli d’eau savonneuse à nos pieds. Nous tenions dans les mains une douzaine de bâtons de bois souillés.

« Je nettoie ces vieux bâtons de séchoir à tabac », avons-nous expliqué à Elizabeth. « Je vais les recycler pour en faire des barreaux ».

« Pourquoi ? »

« Je crée de la rareté artificielle, un terme que je viens d’inventer ».

« Hein ? »

« La rareté, c’est la clé du progrès. »

Cela fait partie d’une théorie que je suis en train d’élaborer, selon laquelle les économistes ont détruit le monde. Dans mes articles, j’ai abordé la manière dont ils ont corrompu l’économie avec le dollar falsifié. A présent, je commence à me rendre compte qu’ils ont corrompu la société toute entière.

« La clé, c’est la rareté. Tant qu’Adam et Eve étaient dans le Jardin d’Eden, ils n’avaient pas besoin de découvrir comment planter du blé, construire un moteur à combustion interne, ni de se demander, inquiets, s’ils allaient souffrir d’arthrite.

Hors du Jardin d’Eden, ce n’était pas si facile. Ils ont dû innover, inventer… Ils ont dû faire attention au temps et à l’argent. C’est toute l’histoire de l’humanité.

Mais l’Etat est en train d’ébranler le pouvoir de la rareté. Le dollar falsifié post-1971, ainsi que la politique des taux à zéro menée par la Fed, donnent une fausse impression d’abondance. Vous êtes censé penser qu’il y a davantage d’argent réel qu’en réalité.

Avec des taux d’intérêt à zéro, c’est comme si nous, les humains, nous disposions d’un temps et de ressources infinies. C’est comme si nous étions encore dans le Jardin d’Eden. Voilà pourquoi les gens gaspillent autant de capitaux… et pourquoi l’économie a tellement ralenti. »
[Vous n’êtes pas obligé de subir les taux bas qu’on vous inflige. Savez-vous que, sans prendre de risques inutiles, vous pouvez viser 15% de rendement moyen annuel avec votre PEA ? Comment faire ? La réponse est ici.]

« Au fait… Il faut que j’aille faire les courses… tu me diras la suite plus tard… »

Nécessité, Respect, Valeur

Nous aurions pu aller chez Home Depot pour acheter des barreaux flambant neuf.

Mais ces bâtons de séchoir à tabac sont bien plus intéressants. Ils ont été fendus à la main dans du chêne et du noyer blanc d’Amérique.

Par ailleurs, ils m’ont fait de la peine.

Chaque année, pendant peut-être cent ans, ces bâtons ont senti la poigne rugueuse d’un paysan. Il les jetait dans le chariot et les emportait avec lui dans la chaleur du mois d’août.

Chacun était muni d’un embout pointu, en acier, à l’une des extrémités, afin que cinq ou six pieds de tabac y soient accrochés. Ensuite ont les suspendait à des perches dans la grange, et les pieds de tabac y pendaient pendant des mois avant qu’on ne les redescende pour être effeuillés. Les feuilles étaient ensuite liées en une sorte d’éventail puis mises en bottes.

Les bâtons jouaient un rôle important, dans ce processus. On en avait besoin. On les respectait et les valorisait. On les aimait.

Dans les années 1950 et 1960, dans le sud du Maryland, on reconnaissait les fils de paysans, au lycée, car ils conduisaient des voitures neuves.

Normalement, le père mettait de côté un demi-hectare, environ, pour ses fils. Il suffisait de quelques années et de beaucoup de dur labeur. Lorsque l’enfant arrivait en terminale, il était au volant d’une voiture neuve.

Mais l’économie du tabac s’est effondrée dans les années 1970. A présent, les granges sont en ruine… et les bâtons de séchoir à tabac pourrissent. Les années passent et aucune main humaine ne les touche. Ils restent simplement empilés. On les laisse dépérir… comme de vieux soldats estropiés dans un foyer pour vétérans.

Nous avons décidé de nous en servir, de les rentrer à l’abri du froid… de les revaloriser… et de les réinsérer dans une vie de famille.

Nous sommes en train de rénover une maison. Jusqu’à présent, nous avons découvert deux façons d’utiliser ces vieux bâtons : comme barreaux de la rampe d’escalier… et pour une tête de lit.

« Eh bien, c’est original, c’est sûr », juge Elizabeth.

Les avis sont mitigés. Mais pour nous, ces bâtons recyclés sont bien plus captivants que tout ce que nous aurions pu acheter dans un magasin.

Il aurait été plus simple d’acheter un lit, simplement… et pour que les barreaux tordus rentrent au bon endroit, il a fallu fournir quelques efforts… mais le résultat final est satisfaisant.

Niveau de vie et qualité de vie

Les économistes affirment que le revenu de l’américain moyen n’a peut-être pas progressé depuis ces trente dernières années, mais que la « qualité de vie » s’est améliorée.

Il possède plus de gadgets. Sa camionnette est équipée d’airbags. Il obtient peut-être plus d’aides de l’Etat. La semaine, il peut s’asseoir dans un bureau moquetté et climatisé, et, le week-end, nettoyer au kärcher l’allée de sa maison, après avoir regardé un match de football sur grand écran.

Il n’a pas besoin de confectionner son lit ni de recycler des bâtons de séchoir à tabac.

Mais les économistes ne disposent que de chiffres. Or les chiffres mesurent la quantité et non la qualité. Alors quand ils conseillent le président… ou orientent une banque centrale… ils ne considèrent pas la qualité, ils considèrent des chiffres.

Et ils veulent toujours obtenir des chiffres plus élevés : davantage de gens qui travaillent, un PIB plus élevé, une productivité supérieure. Plus… plus… plus. Ils veulent même davantage d’inflation des prix… car cela donne l’impression qu’il y a davantage de tout le reste !

Les prix augmentent… les ventes augmentent… le PIB grimpe. Alléluia.

Un homme qui recycle des bâtons de séchoir à tabac — et ne dépense pas d’argent pour le faire – est un pécheur. Il commet quasiment un acte de sabotage économique.

Il n’a pas payé de TVA sur des barreaux qu’il n’a pas achetés. Aucune commande n’a été passée afin de reconstituer le stock. Aucun profit n’a été enregistré. Et aucun salaire n’a été payé : ni à la personne qui ne les a pas vendus, ni à celle qui ne les a pas expédiés, ni à celle qui ne les a pas fabriqués.

Au lieu de tout cela, nous les avons simplement bien nettoyés, dans notre cuisine, et recyclés de la meilleure façon possible.

« C’est ça le problème, n’est-ce pas ? » a demandé Elizabeth, songeuse, un peu plus tard.

« On ne peut pas mesurer la qualité de la vie. Les économistes peuvent uniquement mesurer les choses en termes d’argent. Mais si une femme reste à la maison et prend soin de ses enfants, cela ne génère aucun échange d’argent.

Les économistes diraient que c’est ‘mauvais’ pour l’économie. Mais que diraient les enfants ? »

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Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

Un commentaire pour “Un acte de sabotage économique”

  1. Cher Monsieur Bonner,
    N’étant ni économiste ,ni juriste,encore moins informaticien,je lis vos chroniques ,qui pourraient angoisser des gens âgés et fragiles.Ils comptent « leurs sous » tous les jours…les pauvres !
    Je me pose la question de savoir ce que les quelques rescapés de la Shoah , ressentent dans ces situations improbables ,que la « communauté internationale » trouve normales : les persécutions des Yézidis, les trafics d’esclaves sexuels ,Femmes et Enfants, et autres atrocités commises ,par une catégorie de criminels qui n’ont rien d’humain ,sinon une apparence furtive.
    Et, ces déchets de l’humanité ,sont soutenus et protégés par la complicité vénale ,des « grands » de ce monde ,qui ont recréé une situation « NINIVIENNE » :en attendant la réédition de Sodome et Gomorrhe : ils (elles) partiront alors ,avec leurs milliers de milliards de dollars …or , pétrole ou papier….au diable !
    Et la VIE REPRENDRA PROBABLEMENT LE DESSUS ,COMME TOUJOURS ….
    Recevez Monsieur,les salutations optimistes d’un Ignare Bienheureux.

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