Profession de foi électorale de Frédéric Bastiat

Rédigé le 14 juillet 2016 par | Liberalisme, Politique et vie quotidienne Imprimer

Frédéric Bastiat

La meilleure tactique, pour un candidat, c’est de cacher ses opinions, ou, pour plus de sûreté, de n’en point avoir, et de s’en tenir prudemment au banal programme : « Je veux la liberté sans licence, l’ordre sans tyrannie, la paix sans honte et l’économie sans compromettre aucun service. »

Comme je n’aspire nullement à surprendre votre mandat, je continuerai à vous exposer sincèrement mes pensées, dussé-je par là m’aliéner encore bien des suffrages.

(…)

J’ai vu beaucoup de conservateurs, je me suis entretenu avec beaucoup d’hommes de l’opposition, et je crois pouvoir affirmer que ni l’un ni l’autre de ces deux grands partis qui divisent le parlement n’est satisfait de lui-même.

Les conservateurs ont la majorité officielle ; ils règnent, ils gouvernent. Mais ils sentent confusément qu’ils perdent le pays et qu’ils se perdent eux-mêmes. Ils ont la majorité, mais le mensonge notoire des scrutins élève au fond de leur conscience une protestation qui les importune. Ils règnent, mais ils voient que, sous leur règne, le budget s’accroît d’année en année, que le présent est obéré, l’avenir engagé, que la première éventualité nous trouvera sans ressources, et ils n’ignorent pas que l’embarras des finances fut toujours l’occasion des explosions révolutionnaires. Ils gouvernent, mais ils ne peuvent pas nier qu’ils gouvernent les hommes par leurs mauvaises passions, et que la corruption politique pénètre dans toutes les veines du pays légal. (…)

D’un autre côté, l’opposition, comme parti, a-t-elle confiance dans la solidité du terrain où elle s’est placée ? Que demande-t-elle ? Que veut-elle ? Quel est son principe ? Son programme ? Nul ne le sait. Son rôle naturel serait de veiller au dépôt sacré de ces trois grandes conquêtes de la civilisation : paix, liberté, justice. (…) Elle sent qu’elle travaille pour des ambitieux et non pour le public ; que la multitude ne gagnera rien au succès de ses manoeuvres. (…) L’opposition de nos jours n’a point enfoncé ses racines dans les sympathies populaires ; elle se sent séparée de ce principe de force et de vie, et, sauf l’ardeur que des vues personnelles inspirent à ses chefs, elle est pâle, confuse, découragée, et la plupart de ses membres sincères passeraient au parti conservateur, s’ils ne répugnaient pas à s’associer à la direction perverse qu’il a imprimée aux affaires.

Une idée simple, vraie et féconde

Etrange spectacle ! D’où vient qu’au centre comme aux extrémités de la Chambre, les coeurs honnêtes se sentent mal à l’aise ? Ne serait-ce pas que la conquête des portefeuilles, but plus ou moins avoué de la lutte où ils sont engagés, n’intéresse que quelques individualités et reste complétement étranger aux masses ? Ne serait-ce point qu’un principe de ralliement leur manque ? Peut-être suffirait-il de jeter au sein de cette assemblée une idée simple, vraie, féconde, pratique, pour y voir surgir ce qu’on y cherche en vain, un parti représentant exclusivement, dans toute leur étendue et dans tout leur ensemble, les intérêts des administrés, des contribuables.

Cette féconde idée, je la vois dans le symbole politique d’illustres publicistes dont la voix n’a malheureusement pas été écoutée. J’essayerai de le résumer devant vous.

Il est des choses qui ne peuvent être faites que par la force collective ou le pouvoir, et d’autres qui doivent être abandonnées à l’activité privée.

Le problème fondamental de la science politique est de faire la part de ces deux modes d’action.

La fonction publique, la fonction privée ont toutes deux en vue notre avantage. Mais leurs services diffèrent en ceci, que nous subissons forcément les uns et agréons volontairement les autres ; d’où il suit qu’il est raisonnable de ne confier à la première que ce que la seconde ne peut absolument pas accomplir.

Pour moi, je pense que lorsque le pouvoir a garanti à chacun le libre exercice et le produit de ses facultés, réprimé l’abus qu’on en peut faire, maintenu l’ordre, assuré l’indépendance nationale et exécuté certains travaux d’utilité publique au-dessus des forces individuelles, il a rempli à peu près toute sa tâche.

En dehors de cercle, religion, éducation, association, travail, échanges, tout appartient au domaine de l’activité privée, sous l’oeil de l’autorité publique, qui ne doit avoir qu’une mission de surveillance et de répression.

Libéralisme

Si cette grande et fondamentale ligne de démarcation était ainsi établie, le pouvoir serait fort, il serait aimé, puisqu’il ne ferait jamais sentir qu’une action tutélaire.

Il serait peu coûteux, puisqu’il serait renfermé dans les plus étroites limites.

Il serait libéral, car, sous la seule condition de ne pas froisser la liberté d’autrui, chaque citoyen jouirait, dans toute sa plénitude, du franc exercice de ses facultés industrielles, intellectuelles et morales.

J’ajoute que la puissance de perfectibilité qui est en elle étant dégagée de toute compression réglementaire, la société serait dans les meilleures conditions pour le développement de sa richesse, de son instruction et de sa moralité.

Mais, fût-on d’accord sur les limites de la puissance publique, ce n’est pas une chose aisée que de l’y faire rentrer et de l’y maintenir.

La tendance naturelle du pouvoir ? Grandir !

Le pouvoir, vaste corps organisé et vivant, tend naturellement à s’agrandir. Il se trouve à l’étroit dans sa mission de surveillance. Or, il n’y a pas pour lui d’agrandissement possible en dehors d’empiétements successifs sur le domaine des facultés individuelles. Extension du pouvoir, cela signifie usurpation de quelque mode d’activité privée, transgression de la limite que je posais tout à l’heure entre ce qui est et ce qui n’est pas son attribution essentielle. Le pouvoir sort de sa mission quand, par exemple, il impose une forme de culte à nos consciences, une méthode d’enseignement à notre esprit, une direction à notre travail ou à nos capitaux, une impulsion envahissante à nos relations internationales, etc.

Et veuillez remarquer, messieurs, que le pouvoir devient coûteux à mesure qu’il devient oppressif. Car il n’y a pas d’usurpations qu’il puisse réaliser autrement que par des agents salariés. Chacun de ses envahissements implique donc la création d’une administration nouvelle, l’établissement d’un nouvel impôt ; en sorte qu’il y a entre nos libertés et nos bourses une inévitable communauté de destinées.

Donc si le public comprend et veut défendre ses vrais intérêts, il arrêtera la puissance publique dès qu’elle essayera de sortir de sa sphère ; et il a pour cela un moyen infaillible, c’est de lui refuser les fonds à l’aide desquels elle pourrait réaliser ses usurpations.

(…)

L’industrie est-elle à nos yeux entravée, l’administration trop centralisée, l’enseignement gêné par le monopole universitaire ? Rien ne s’oppose à ce que nous refusions l’argent qui alimente ces entraves, cette centralisation, ces monopoles.

(…)

Ce ne sera jamais d’un changement violent dans les formes ou les dépositaires du pouvoir que j’attendrai le bonheur de ma patrie ; mais de notre bonne foi à le seconder dans l’exercice utile de ses attributions essentielles et de notre fermeté à l’y restreindre. Il faut que le gouvernement soit fort contre les ennemis du dedans et du dehors, car sa mission est de maintenir la paix intérieure et extérieure. Mais il faut qu’il abandonne à l’activité privée tout ce qui est de son domaine. L’ordre et la liberté sont à ce prix. »

(…)

On peut ne pas partager mes opinions ; on ne peut pas dire qu’elles ont varié, et j’ose ajouter ceci : Elles sont invariables. C’est un système trop homogène pour admettre des modifications. Il s’écroulera ou il triomphera tout entier.

Si vous m’accordez vos suffrages, j’en serai profondément honoré. Si vous les reportez sur un autre, je servirai mon pays dans une sphère moins élevée et plus proportionnée à mes forces.

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