Les banques centrales sont-elles en train de perdre les pédales ?

Rédigé le 17 mars 2017 par | Banques Centrales Imprimer

Les banques centrales contrôlent de moins en moins la valeur de la monnaie. La perte de pouvoir d’achat engendre le populisme sur lequel elles n’ont pas de maîtrise.

Huit ans après la crise de 2008-2009, les banques centrales injectent encore 200 Mds$ par mois dans le système financier mondial pour l’empêcher d’imploser.

Si vous voulez qu’un banquier central s’étouffe en mangeant son croissant, lisez-lui cette citation du socio-historien Immanuel Wallerstein : « Les pays ont perdu la capacité de contrôler les évènements qui surviennent dans notre système mondialisé moderne. »

Cette citation de Wallerstein pose cette question : sur quoi les banques centrales n’ont-elles plus de contrôle ?

Ce texte est tiré des dernières réflexions de Wallerstein sur la Chine, « La Chine est confiante ; à quel point est-ce réaliste ? » :

« A quel point cette auto-évaluation par la Chine est-elle réaliste ? Cette confiance en soi de la Chine est fondée sur deux principes dont la validité mérite d’être vérifiée. Le premier est que les pays, ou plutôt les gouvernements des Etats, peuvent contrôler ce qui leur arrive dans l’économie mondiale. Le second est que les pays peuvent efficacement maîtriser le mécontentement populaire, soit par la répression soit par des concessions limitées.

Même si elles ont pu être en partie avérées dans le système mondial moderne, ces affirmations sont devenues douteuses dans la crise structurelle du système capitaliste mondial que nous connaissons aujourd’hui. »

Les banques centrales affirment avoir encore un contrôle absolu sur leur monnaie, sur leurs taux d’intérêt, sur ce qui est légal/interdit dans leurs systèmes financiers, etc.

Wallerstein affirme que cette époque est révolue et que les banques centrales perdent le contrôle de la valeur de leur monnaie, de leur rôle dans l’économie mondiale et du mécontentement social – lequel n’est que l’aboutissement des politiques monétaires qui ont grandement enrichi les riches aux dépens de tous les autres.

L’usine du monde part en vrille

Je ne pense pas que Wallerstein ait choisi la Chine au hasard. Même si toutes les banques centrales connaissent la même dégradation de leur emprise, la Chine est visiblement en train de perdre le contrôle de la valeur de sa monnaie, le yuan ; elle perd également la maîtrise de son fardeau de la dette, qui a grimpé en flèche, passant de moins de 20 000 Mds de yuans il y a 13 ans à plus de 160 000 Mds de yuans aujourd’hui.

C’est important parce que l’instabilité de la monnaie d’un pays contamine rapidement son économie puis toute la société : lorsqu’une monnaie se déprécie, la valeur de l’argent de tout le monde diminue, c’est-à-dire que le pouvoir d’achat de la monnaie se réduit.

Lorsqu’une monnaie est dévaluée, tous ceux qui détiennent cette monnaie sont instantanément plus pauvres.

Lorsque les gens s’appauvrissent alors que ce n’est pas de leur fait, ils se mettent en colère contre les autorités qui sont à l’origine de la dévaluation ou qui l’ont laissée se produire.

Un autre cas d’érosion du pouvoir d’achat se produit lorsque les salaires stagnent alors que le prix des biens et des services augmente. Les banques centrales peuvent-elles contrôler l’érosion du pouvoir d’achat des salaires ? Rien ne le prouve.

Quant à la maîtrise par la banque centrale de son rôle dans l’économie mondiale : ceux qui croient que la Chine deviendra la première puissance mondiale tablent sur le fait que le pays restera l’usine du monde au moins jusqu’à ce que sa population puisse absorber tous les biens qu’elle produit.

Mais il semble de plus en plus évident que le rôle de la Chine en tant qu’usine du monde est menacé, et qu’elle ne contrôle pas son évincement. Une tendance au populisme national combat le mondialisme, les salaires chinois augmentent à mesure que la population s’urbanise, les prix augmentent plus rapidement que les salaires ce qui accroît la probabilité de guerres commerciales dévastatrices.

L’interdiction du bitcoin aurait les mêmes effets que la Prohibition en son temps

Quant à ce qui est proscrit/interdit par la loi ; dernièrement, j’ai eu de vifs échanges en ligne sur la possibilité que la Chine interdise les transactions en bitcoins.

La plupart des participants à ce débat pensent que la Chine (ou tout autre gouvernement exerçant un fort degré de contrôle sur sa population) peut interdire les bitcoins sans aucune difficulté. La menace d’une amende sévère serait suffisante, me dit-on.

[NDLR : Le bitcoin est une sorte d’or numérique, une valeur refuge recherchée en période de forts risques économiques ou monétaires. Son cours pourrait progresser de 200% en quelques mois. Pourquoi et comment en profiter ? Tout est ici.]

Je n’en suis pas si certain. Regardez ce qu’a entraîné la prohibition de l’alcool aux États-Unis : cela fait naître toute une économie dédiée à contourner les restrictions sur l’alcool. Les amendes étaient sévères mais les menaces ne fonctionnent pas face à l’attrait des profits.

Si la monnaie d’un pays perd de son pouvoir d’achat, les menaces ne seront pas efficaces. En effet, menacer la population alors qu’elle tente de conserver le pouvoir d’achat de son capital ou de son épargne serait un acte de désespoir actant la perte de contrôle.

Wallerstein a raison : les banques centrales — dont la Réserve fédérale — sont en train de perdre le contrôle de la valeur de leur monnaie, de leur rôle dans l’économie mondiale et du mécontentement social qui monte à mesure que les politiques des banques centrales ont des conséquences néfastes pour le citoyen moyen.

Tout cela mène au mécontentement social auquel fait référence Wallerstein.

Aux Etats-Unis, le taux de la population active s’effondre, malgré la « reprise ». Pour les hommes, il chute depuis plusieurs décennies. En pourcentage du PIB, les salaires diminuent depuis des décennies.

Le populisme est la conséquence de la baisse du pouvoir d’achat

Les Américains ont perdu du terrain dans le domaine des salaires, de la richesse et des opportunités. Si nous mesurons le progrès dans des termes très larges comme la participation à la production ou la possession des moyens productifs, il semble que, pour le plus grand nombre de gens, le mouvement soit plutôt un recul qu’une avancée.

Le « consommateur » est censé avoir du pouvoir mais ce pouvoir n’existe que dans un environnement qui permet l’égalité des chances et la transparence de la concurrence.

Les riches sont devenus plus riches alors que les 95% restants se sont appauvris à mesure que le coût de la vie augmentait et que leurs salaires stagnaient.

Il est vrai que neutraliser la Fed, endiguer le flux d’argent dans le monde politique et limiter les prédations du Big Government sur les libertés économiques seraient des réformes bienvenues. Mais elles ne suffiront pas. La pourriture morale a contaminé non seulement les institutions de gouvernance et de pouvoir mais tout l’ordre social et le mode de production.

Ceci étant, et pour revenir à Wallerstein, il n’est aucunement garanti que les banques centrales puissent même maintenir leur influence sur ce qu’elles ont pu contrôler le mieux : les taux d’intérêt.

Huit ans après la crise de 2008-2009, les banques centrales injectent encore 200 Mds$ par mois dans le système financier mondial pour l’empêcher d’imploser.

Mais les retours sur leur « investissement » diminuent rapidement tandis qu’elles perdent les leviers de commande sur tout ce qui importe vraiment.

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Charles Hugh Smith
Charles Hugh Smith
Auteur et blogueur américain

Charles Hugh Smith est un auteur et blogueur américain ; il est notamment l’un des principaux contributeurs du blog Of Two Minds. Lancé en 2005, ce site a été classé 7ème dans la liste des meilleurs sites financiers alternatifs élaborée par CNBC, et ses analyses figurent sur de nombreux sites, dont Zerohedge.com, The American Conservative et Peak Prosperity.

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