Autopsie du vide

Rédigé le 11 juillet 2018 par | Desinformation, Guerre Commerciale Imprimer

Les investisseurs ont préféré voir le verre à moitié plein ces derniers jours. Petite suggestion : ils devraient y regarder à deux fois et s’intéresser au vide.

Dans le verre à moitié vide se trouvent la guerre commerciale, le déficit, le resserrement monétaire de la Fed, la hausse des taux d’intérêt, des bulles de toutes parts, le pouvoir ténébreux et grandissant du Deep State, le krach de marché imminent, la récession qui guette, les Kardashian, l’inévitable faillite du gouvernement américain, le nombre croissant de gens poussés à la folie par les gros titres et qui se transforment en tueurs de masse, et un plus grand nombre de gens, encore, tellement déprimés par le bla-bla qu’ils n’ont d’autre solution que se taillader les veines, sans parler du solstice d’été (les jours vont raccourcir de plus en plus jusqu’au 21 décembre), et le fait qu’ils deviennent de plus en plus vieux et gros… Et qu’ils mourront tous dans quelques années.

Dans le verre plein, par contre, se trouvent ce qu’ils recherchaient : le PIB est censé progresser de près de 4% par an, le chômage atteint un plus-bas sur 50 ans, le Brexit va être « flexible », la guerre commerciale va se livrer poliment, les Canadiens battent en retraite… les Chinois se déballonnent, la Cour Suprême est remplie d’initiés qui ne feront aucune vague, les propriétaires de logements n’ont pas touché à leurs plus-values latentes dans des proportions inédites, leurs vacances approchent, et ils vont de mieux en mieux chaque jour.

Le verre à moitié plein semblait appeler une hausse des actions. Consciencieux, les investisseurs ont donc acheté. Selon CNBC :

« Les actions affichaient une nette hausse, à la clôture, lundi, les valeurs bancaires ayant augmenté alors que les inquiétudes liées à la guerre commerciale entre les Etats-Unis et certains partenaires clés se dissipaient pour l’instant.

L’Indice Dow Jones Industrial Average a flambé de 320,11 points pour atteindre les 24 776,59 points, J.P. Morgan Chase, Goldman Sachs et Caterpillar affichant la meilleure progression sur cet indice. Le S&P 500 a gagné 0,7% et clôturé à 2 784,17 points alors que les valeurs financières grimpaient de 2,3%. Le Nasdaq Composite a également progressé de 0,9% pour atteindre les 7 756,20 points alors qu’Amazon, Netflix et Apple ont tous progressé d’au moins 1%. »

Les marchés regardent toujours le verre et en comparent les deux moitiés. Les investisseurs tentent toujours de deviner si le verre se remplit ou bien se vide. Mais ici, à la Chronique, nous sommes méfiants. Mais qu’y a-t-il, dans ce fichu verre, nous demandons-nous ?

Alors étalons tout sur la table et jetons un coup d’oeil.

Des statistiques du chômage trompeuses

Le taux de chômage enregistre-t-il un plus-bas sur 50 ans ?

Pas vraiment. Les statistiques de l’emploi sont confuses et répugnantes. Davantage de gens sont censés avoir un emploi. Mais davantage de gens n’en ont pas, également. Les vrais emplois à plein temps permettant de faire vivre une famille – dans la production, de type administratif, ou dans les mines – ont certes progressé, au cours du XXIe siècle, mais la croissance de la main-d’oeuvre a augmenté quatre fois plus vite.

Les emplois à temps partiel ont pris le relais, ou des emplois dans des secteurs de service flexibles, tels que l’assistance aux personnes âgées, garer des voitures ou travailler dans des fast-foods.

La toile de fond du chômage n’a pas beaucoup changé, elle non plus, depuis l’élection de Donald Trump. La tendance demeure la même : davantage d’emplois mal payés, moins d’emplois bien rémunérés.

Résultat ? On passe plus de temps à « travailler » mais on gagne moins d’argent. Un citoyen moyen a moins de pouvoir d’achat réel qu’il n’en avait au début de ce siècle. Pour maintenir son niveau de vie, il doit emprunter plus et épargner moins. Voilà pourquoi à l’heure actuelle, le taux d’épargne est au-dessous des 3%, soit tout près d’un plus-bas record. Et les emprunts immobiliers enregistrent un plus-haut historique, supérieur même à leur niveau de 2007.

Une croissance sans emplois bien payés

Et quid de la croissance du PIB ? L’économie est-t-elle vraiment en pleine expansion ?

Non.

Les économistes parient que le deuxième trimestre sera bon : avec une croissance qui dépassera peut-être même les 4%. Mais il ne sert à rien d’observer un trimestre isolément. Sous le mandat d’Obama, un trimestre a enregistré une croissance du PIB de 5%. Et un autre de plus de 4%. Ensuite, ces deux trimestres sont revenus à la moyenne.

L’économie ralentit depuis au moins 30 ans.

Voici notre hypothèse : l’activité économique est freinée par le vieillissement, la dette, la réglementation et les accords gagnant-perdant du Deep State. Si l’on observe des indicateurs non faussés – tels que les ventes fermes et les recettes fiscales – nous constatons que ce frein persiste.

Mais quid de la baisse des impôts ? N’était-elle pas censée donner une impulsion à l’économie ?

Et quid de la guerre commerciale ? N’était-elle pas censée rapatrier des emplois aux Etats-Unis ?

N’y a-t-il donc rien, dans ce verre à moitié plein, qui puisse restituer sa grandeur à l’Amérique… ou pour le moins renforcer la valeur des actions ?

Peut-être que ceux qui investissent sur le marché actions ont constaté quelque chose que nous ne voyons pas. Tout ce que nous voyons, ce sont des astuces, des arnaques et de la magie noire de pacotille.

L’effet miracle de la baisse d’impôts ?

La baisse des impôts, par exemple, ne semble pas du tout stimuler l’économie. Au contraire, comme l’on pouvait s’y attendre, les économies réalisées sur l’impôt sur les sociétés sont employées à racheter des actions, à réaliser des introductions en bourse et des fusions/acquisitions.

Cela sous-entend que les sociétés n’ont rien de mieux à faire avec leur argent que le restituer aux investisseurs. Apparemment, elles n’enregistrent aucune croissance de leur chiffre d’affaires permettant de justifier l’agrandissement de leurs usines ou d’embaucher.

Or sans investissements, il n’y a aucune raison de s’attendre à une augmentation de la productivité ou des salaires. Au contraire, l’effet net de la baisse d’impôt devrait amplifier les tendances de ces trente dernières années, à savoir l’augmentation des niveaux d’endettement, le transfert d’encore plus de ressources vers la population la plus riche, et la réduction de la croissance réelle au sein de l’économie du quotidien.

Et en ce qui concerne la guerre commerciale, jusqu’à présent, elle a cet effet étonnant de stimuler les exportations, dans la mesure ou acheteurs et vendeurs se démènent avant la date fatidique. La balance commerciale américaine a fait un bond inattendu, le mois dernier, car l’on s’est dépêché d’exporter du soja, notamment, en Chine. [NDLR : Notre spécialiste a quelques autres révélations choquantes sur les Etats-Unis de Donald Trump et cette guerre commerciale ; ses informations pourraient influencer votre retraite. Découvrez-les ici et ne passez pas à côté d’une opportunité qui pourrait vous procurer des revenus mensuels substanciels.]

Mais ce microphénomène a déjà disparu. A présent, nous sommes face à la réalité de la guerre commerciale : une baisse des ventes, des bénéfices qui diminuent, et une économie qui stagne.

Globalement, presque tout ce que contient ce verre à moitié plein – excepté l’air – relève soit d’une erreur, soit d’une imposture caractérisée.

Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

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