En multipliant sanctions et menaces, Donald Trump isole les alliés potentiels des États-Unis et rapproche la Russie et l’Inde de la Chine. Alors que la logique géopolitique voudrait un rapprochement avec Moscou et New Delhi, la stratégie de Trump risque d’obtenir l’effet inverse – affaiblissant la position américaine sur l’échiquier mondial.
La couverture médiatique des actions du gouvernement Trump se concentre sur la politique nationale, c’est-à-dire le prolongement des allègements fiscaux instaurés en 2017, son intransigeance sur la criminalité, la santé, et les démarches entreprises pour démanteler le ministère de l’Éducation.
Certaines de ces politiques nationales ont un impact sur des questions internationales, notamment les tarifs douaniers imposés aux partenaires commerciaux internationaux et les lois sur l’immigration, où d’autres nations sont impliquées en tant que pays de destination des expulsions.
Mais ces deux questions sont des extensions de la politique nationale. Les tarifs douaniers ont pour vocation de créer des investissements et des emplois bien rémunérés aux États-Unis, et les expulsions ont pour vocation de soutenir l’emploi des citoyens américains et des immigrés en règle.
Lorsque les relations internationales sont sous le feu des projecteurs, il s’agit généralement du rôle des États-Unis dans la guerre en Ukraine. Mais aucun soldat américain n’intervient sur le sol ukrainien (en dehors d’opérations secrètes de la CIA et d’unités paramilitaires) et le récent sommet entre Trump et Poutine, en Alaska, n’a abouti à aucune mesure concrète permettant de mettre un terme à cette guerre. L’intérêt du grand public pour l’Ukraine est en train de s’estomper, bien que les États-Unis continuent à apporter leur soutien militaire et financier.
Bien que la politique nationale domine, la politique étrangère n’a pas disparu.
La politique étrangère, ce sont des efforts déployés sans cesse pour faire progresser les intérêts américains à l’étranger et contrer les avancées des adversaires. Elle est menée par des diplomates via des canaux multilatéraux (Nations-Unies, OTAN et Organisation des États américains ou « OEA ») et, directement, via des canaux bilatéraux tels que les ambassades, les consulats et des sommets organisés par la Maison-Blanche ou le département d’État.
Au plus haut niveau, la politique étrangère concerne l’interaction des États-Unis avec les grandes puissances de ce monde.
Les trois grandes puissances
Aujourd’hui, les grandes puissances sont les États-Unis, la Russie et la Chine, en termes de superficie territoriale, d’armes nucléaires, de technologies, de populations et de ressources naturelles. Chacune d’elles a des insuffisances par rapport aux autres, mais aucune autre nation ne remplit tous ces critères – loin de là.
La Russie, qui possède la plus vaste superficie du monde (elle couvre onze fuseaux horaires), détient également le plus grand arsenal nucléaire du monde, et c’est l’un des trois principaux producteurs de pétrole. La Russie possède d’abondantes ressources naturelles, une supériorité technique sur de nombreux systèmes d’armement et une main d’oeuvre très qualifiée.
La Chine – qui possède la troisième plus vaste superficie du monde (après la Russie et le Canada, et sans compter l’Antarctique), la deuxième population mondiale (après l’Inde) et le troisième plus grand arsenal nucléaire du monde – est la deuxième économie mondiale. La Chine est leader dans les domaines de la fabrication de base et des technologies avancées.
Les États-Unis, qui arrivent en troisième position en termes de superficie du pays et en deuxième position en termes d’armement nucléaire, sont la première économie mondiale. Les États-Unis sont également le plus grand producteur de pétrole du monde, et possèdent la troisième plus grande population (après l’Inde et la Chine). Les États-Unis sont les leaders mondiaux, dans le domaine technologique, et arrivent à la septième place en termes de PIB par habitant (derrière la Suisse, la Norvège, et quelques minuscules pays tels que Monaco et les Bermudes).
Le Brésil et l’Inde ont de l’importance, à de nombreux égards, mais ne sont pas aussi développés que les grandes puissances. Le Canada et l’Australie sont de grands pays riches, mais faiblement peuplés. Le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et le Japon sont riches et technologiquement avancés, mais lourdement endettés et ils dépendent de pays tiers pour s’approvisionner en énergie – du moins dans les cas du Japon, de la France et de l’Allemagne.
Il ne s’agit que de puissances secondaires. Presque tous les autres pays sont des puissances de troisième plan.
Les trois grandes puissances sont les États-Unis, la Russie et la Chine.
Et c’est le point de départ, sur le plan diplomatique.
Le principal ennemi
Là aussi, c’est assez simple : la Chine représente le principal ennemi en raison de son idéologie, qui place la survie du Parti communiste chinois au-dessus de toute autre considération – y compris la croissance économique, les droits humains et la société civile.
Le communisme aspire également à contrôler le monde, en temps voulu. Selon moi, aucun autre pays, aucune autre idéologie ne partage cet objectif. D’après moi, la Russie a des ambitions régionales et des intérêts internationaux, mais elle n’est pas motivée par une idéologie, et elle ne menace pas les États-Unis.
À partir de là, l’Histoire et le bon sens voudraient que les États-Unis s’allient à la Russie et à l’Inde, en plus de leurs alliances existantes au sein de l’OTAN, avec l’Australie et le Japon.
Ces alliances ne passent pas nécessairement par un traité, et elles ne devraient pas négliger les potentiels conflits régionaux. Mais globalement, les États-Unis devraient être proches de la Russie et de l’Inde, pour isoler la Chine.
L’échiquier géopolitique
La dynamique suggérant que les États-Unis et la Russie devraient opérer un rapprochement afin d’isoler la Chine est étayée par l’Histoire.
En 1972, le président Nixon a stupéfié le monde en se rendant en Chine pour rencontrer le dirigeant chinois de l’époque, Mao Zedong. Cette visite est intervenue à un moment où les États-Unis n’avaient aucune relation diplomatique officielle avec la République populaire de Chine (RPC), mais reconnaissaient la République de Chine (Taïwan) comme gouvernement de toute la Chine.
Au cours des années suivantes, les États-Unis ont normalisé leurs relations avec la RPC (1979), et fini par soutenir l’intégration de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (2001).
Bien entendu, l’ouverture de Nixon vers la Chine était calculée et visait à isoler la Russie, qui était alors l’Union soviétique. Et cela a fonctionné.
En Europe de l’Est, les mouvements d’indépendance contre l’Union soviétique ont débuté en 1975, dans le contexte des Accords d’Helsinki. Le mur de Berlin est tombé en 1989, et l’Union soviétique a été officiellement dissoute en 1991.
La Fédération de Russie est née du chaos, mais elle n’était pas communiste et, au départ, elle a entretenu des relations amicales avec les États-Unis.
Bref, Nixon et les présidents suivants se sont tournés vers la Chine pour saper la Russie. Et maintenant, il est temps d’appliquer cette méthode dans le sens inverse. Il est temps de se tourner vers la Russie afin de saper la Chine.
Si la politique étrangère américaine penchait légèrement vers la Russie, les avantages s’étendraient bien au-delà d’une démarche d’isolement de la Chine, et de l’éventuelle chute du Parti communiste chinois.
Un rapprochement entre les États-Unis et la Russie mettrait rapidement un terme à la guerre en Ukraine. À partir de là, la Russie pourrait exercer un levier sur l’Iran, tandis que les États-Unis feraient pression sur Israël, pour mettre un terme au conflit entre Israël et l’Iran.
L’Inde viendrait compléter ce groupe en force, en raison de ses relations historiquement proches avec la Russie et de son conflit actuel avec la Chine à propos des régions frontalières de l’Himalaya.
Une bourde monumentale
Vu les avantages qu’offrirait cette coopération entre la Russie et les États-Unis, la politique étrangère de Trump est un échec total.
Les États-Unis ont imposé les sanctions économiques les plus strictes contre la Russie, lorsque la guerre a éclaté en Ukraine en 2022, et Trump a sans cesse menacé la Russie d’appliquer des sanctions économiques encore plus sévères. Récemment, il a infligé à l’Inde des tarifs douaniers de 50 % s’inscrivant dans le cadre de sanctions secondaires, en raison des achats de pétrole russe de l’Inde.
Avec sa politique, Trump ne parvient pas à tendre la main à la Russie, et éloigne l’Inde des États-Unis.
Lors du récent sommet de l’Organisation de la Coopération de Shanghai, à Pékin – suivi d’un défilé militaire célébrant le 80e anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale dans le Pacifique – la Russie et l’Inde ont été invitées par la Chine. Les participants se sont engagés à coopérer et à résister mutuellement aux sanctions économiques américaines.
Non seulement Trump n’est pas parvenu à établir des passerelles vers la Russie et l’Inde, mais il les a également poussées dans les bras du principal ennemi.
Trump maîtrise peut-être l’art de la négociation… mais il ne maîtrise résolument pas l’art de la diplomatie, et encore moins celui de la guerre.
