La Chronique Agora

Guerre au Proche-Orient : le pari risqué de Washington

World War 3 illustration concept with ballistic missle in Iran flag background

Alors que les missiles ont remplacé les négociations, une question s’impose : qui a réellement déclenché la guerre au Proche-Orient ? Derrière la rhétorique de la « menace nucléaire », se cache un autre récit – celui d’une offensive décidée sans déclaration de guerre, au prix d’un pari géopolitique aux conséquences potentiellement vertigineuses.

Voici les points factuels sur lesquels s’accordent les médias des pays non impliqués dans le conflit qui a éclaté au Proche-Orient samedi matin à 6h00.

Certes, Ali Khamenei – qualifié à juste titre de tyran – a été tué dès les premières heures de l’offensive. Mais éliminer un dirigeant étranger aussitôt remplacé et une haute autorité religieuse s’ajoute à la longue liste des violations des règles du droit international.

John F. Kennedy a-t-il tenté d’éliminer physiquement Nikita Khrouchtchev ? Khrouchtchev a-t-il tenté d’éliminer Kennedy ? Vladimir Poutine a-t-il tenté d’éliminer Volodymyr Zelensky par des frappes ciblées ?

En revanche, l’allié israélien n’en est pas à son coup d’essai pour éliminer des dirigeants liés au pouvoir iranien : presque tous les responsables du Hezbollah au Liban et en Syrie ont été tués. Et ce samedi 28 février, ce sont quatorze dirigeants iraniens de premier plan – aussitôt remplacés, eux aussi – qui ont été éliminés en moins d’une heure…

En ce qui concerne les justifications avancées par Donald Trump, le prétexte de la menace nucléaire contre les États-Unis et le monde entier ne tient pas. Il avait lui-même affirmé, au lendemain du bombardement des sites d’enrichissement d’Ispahan, Natanz et Fordo (les 21 et 22 juin 2025), que « les capacités d’enrichissement iraniennes avaient été anéanties pour dix ans ».

Par ailleurs, Ali Khamenei a interdit durant trente-six ans aux ingénieurs iraniens, qui savent fabriquer la « bombe », de doter le pays de l’arme nucléaire, contre l’avis d’une partie de l’état-major des Gardiens de la Révolution. Le leader chiite savait que pousser l’enrichissement de l’uranium vers une « qualité militaire » vaudrait à l’Iran une guerre impossible à gagner.

Il en était d’autant plus convaincu après l’invasion de l’Irak en mars 2003, au prétexte de la détention d’armes de destruction massive.

L’Iran a été constamment accusé d’être sur le point d’acquérir « la bombe » durant tout le règne d’Ali Khamenei. Pourtant, lors de la signature de l’accord de Vienne (JCPOA) du 14 juillet 2015, les inspecteurs de l’AIEA ont conclu que les centrifugeuses ayant produit du combustible civil (enrichi à 3,67 %, très précisément) ne permettaient pas de produire de l’uranium fissile à usage militaire.

Toujours selon l’AIEA, l’Iran semblait s’être conformé aux termes de l’accord jusqu’en mars 2018, lorsque Donald Trump a déchiré unilatéralement cet accord au nom des États-Unis, convaincu par Benjamin Netanyahu que l’Iran mentait et fabriquait en secret sa « bombe », multipliant les appels à bombarder les sites suspects.

Il faut se souvenir que la même demande avait été formulée par le même Premier ministre auprès de George W. Bush dix ans plus tôt, pour exactement le même motif (fin de l’été 2008), et que les préparatifs d’une opération unilatérale d’Israël avaient été stoppés in extremis.

En réalité, l’Iran avait été mis au courant de ce qui se préparait depuis des bases américaines situées dans les pays du Golfe par une « indiscrétion » de la presse… israélienne (de gauche).

Cette fois-ci, le principe du bombardement de l’Iran, sous pression israélienne, a été validé par Donald Trump, malgré la destruction présumée des sites d’enrichissement fin juin 2025.

Quelle est la rationalité qui a guidé la décision de Washington ?

L’Iran n’avait pas recouru à la fermeture du détroit d’Ormuz en juin dernier. Cette fois-ci, Téhéran est acculé et, même sans avoir tiré un missile ou un drone sur un navire commercial dans le Golfe persique, la situation de guerre conduit les assureurs à suspendre toute couverture en cas de dommages.

Il en résulte l’arrêt quasi complet de la circulation maritime dans le détroit par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial… d’où une envolée de 10 % du brut à la reprise des cotations sur les futures.

Parallèlement, la riposte iranienne visant les bases américaines dans les pays du Golfe entraîne la fermeture de la quasi-totalité des aéroports du Proche-Orient (sauf Oman, pour l’heure), ce qui coûte – et coûtera – des milliards de manque à gagner aux compagnies aériennes émiraties et qatariennes, les deux principaux hubs planétaires.

Car il faut tenir compte de l’effondrement prévisible du trafic au cours des prochaines semaines si le conflit perdure « jusqu’à ce que tous mes objectifs soient atteints », comme l’a déclaré Donald Trump ce dimanche 1ᵉʳ mars vers 23h30. Plus aucun avion venant d’Europe à destination de l’Asie ou de l’Afrique ne transitera par Doha, Abou Dhabi ou Dubaï tant que missiles et drones sillonneront le ciel de la région.

Donald Trump a-t-il calculé les coûts économiques astronomiques pour ses alliés régionaux ? Et que dire des coûts humains en Iran, dans les pays du Golfe et pour les soldats américains ? A-t-il évalué l’impact sur le prix des carburants aux États-Unis, lui qui prétendait récemment ramener le gallon d’essence sous les 2 dollars sur l’ensemble du territoire ?

Il a prévenu dimanche soir que « davantage de vies de héros américains pourraient être perdues dans les prochains jours ».

L’opinion publique américaine verra-t-elle l’utilité de ce sacrifice qui sert quasi exclusivement les intérêts de l’allié israélien, même si le prétexte avancé est de renverser le régime corrompu des mollahs, responsable de tant d’infamies et de crimes envers son propre peuple ?

Car, comme en Syrie ou en Libye, il n’existe aucun « plan » pour l’éventuel « après chute des tyrans ». Il y en avait un pour l’Irak ; et il n’a pas fonctionné. Des millions d’Irakiens ont péri dans le chaos interethnique et interreligieux qui a suivi, et les monstres Daech/ISIS/Al-Nosra en ont émergé.

Du point de vue des pays d’Asie frappés par les surtaxes arbitraires annoncées début avril 2025, et qui perçoivent désormais les États-Unis comme un partenaire économique et géopolitique hostile, une autre question se pose : de quelle autorité Donald Trump dispose-t-il réellement sur Benjamin Netanyahu ? Quelle autre guerre faut-il redouter à l’avenir ?

Il a rapidement été confirmé qu’Israël a commencé les bombardements samedi matin, avant que les États-Unis n’ouvrent eux-mêmes les hostilités.

Était-ce programmé ainsi ? Ou les États-Unis ont-ils suivi, contraints et forcés ?

La réaction initiale des Américains sur les réseaux sociaux apparaît négative, avec 45 % d’opinions défavorables. Ce pourcentage pourrait évoluer rapidement dans un sens encore plus défavorable à Donald Trump si le prix à la pompe s’envole, si Wall Street vacille et si trop de « héros » rentrent au pays enveloppés dans le drapeau américain.

Donald Trump vient de tenter un coup de poker à plusieurs milliers de milliards de dollars si les marchés tremblent et si le Proche-Orient s’embrase.

Il a bien des cartes en main – la puissance militaire, le renseignement – mais c’est une autre main qui semble avoir déplacé les piles de jetons vers le centre du tapis vert et déclaré « all-in » à sa place.

L’avenir nous dira si cette audace « partagée » paiera pour les deux partenaires.

Pour l’instant, la réponse est non : le détroit d’Ormuz est fermé pour la première fois au XXIᵉ siècle, le WTI évolue à 73 $, l’or à 5 400 $, les indices américains reculent de 1 %, Tokyo chute de 2 %.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile