Plusieurs associations demandent la vente sans marge de 100 produits de première nécessité et accusent la grande distribution d’aggraver le coût de la vie. Dans le même temps, l’État sanctionne certaines pratiques de négociation des enseignes, relançant le débat sur la formation des prix.
Plusieurs associations demandent la vente sans marge, dans les supermarchés, de produits de première nécessité. Dans une pétition, UFC-Que Choisir, Familles Rurales, Foodwatch et le Secours Catholique proposent que 100 produits alimentaires de base soient vendus au prix de revient.
Ces organisations mettent en cause les marges de la grande distribution comme facteur majeur du coût de la vie pour les ménages :
« Nous dénonçons depuis 2023 l’opacité des prix de nos aliments et les marges abusives sur des produits essentiels pour la santé, comme les fruits et légumes. Les géants de la grande distribution sont en première ligne de cette situation intolérable – rappelons que les cinq principales enseignes – E. Leclerc, Intermarché, Auchan, Carrefour et Coopérative U – contrôlent 80 % du marché alimentaire. »
Dans le même temps, le gouvernement inflige des amendes à certaines enseignes. Il leur reproche notamment de contourner ou retarder la signature de contrats avec les fournisseurs afin d’exercer une pression maximale par la mise en concurrence. Pour les distributeurs, cette stratégie vise à obtenir des baisses de prix auprès des industriels, susceptibles d’être répercutées en rayon au bénéfice des consommateurs.
Négociations commerciales et pression concurrentielle
Les supermarchés ont également recours à des consortiums d’achat à l’échelle européenne pour réduire leurs coûts d’approvisionnement. En s’associant avec des distributeurs étrangers, ils élargissent leur panel de fournisseurs et renforcent leur pouvoir de négociation.
À l’inverse, des contrats plus encadrés avec les fournisseurs offrent des garanties accrues aux agriculteurs et aux industriels agroalimentaires. Mais ils peuvent aussi réduire l’intensité de la concurrence et limiter la flexibilité sur les prix et les assortiments. Selon cette analyse, les restrictions imposées aux négociations commerciales affaiblissent la pression concurrentielle et freinent les baisses de prix.
Ainsi, la distribution d’amendes par les autorités serait perçue par certains comme un obstacle indirect au pouvoir d’achat.
Ouest-France rapporte :
« Plus de 33 millions d’euros d’amende. C’est la sanction infligée par la Répression des fraudes à Eurelec, la centrale d’achat européenne de E. Leclerc, que l’enseigne de distribution française partage avec les groupes allemand Rewe et belgo-néerlandais Ahold Delhaize. »
Les sanctions, officiellement destinées à protéger les fournisseurs, visent d’ailleurs plusieurs grandes enseignes du pays. Lactalis, par exemple, a demandé une intervention contre Everest, le consortium réunissant Intermarché, Auchan et Casino.
Les entreprises de l’agro-industrie, tout comme les agriculteurs ou des associations telles que UFC-Que Choisir, imputent les hausses de prix en rayon aux supermarchés.
Dans les faits, les enseignes exercent effectivement une pression à la baisse sur les prix, notamment via des consortiums d’achats à l’échelle européenne. Pourtant, le gouvernement inflige des amendes précisément sur ces pratiques de négociation destinées à obtenir des prix plus bas.
Agro-industrie : accusations contre les supermarchés
Depuis un an, le secteur agro-industriel multiplie les accusations d’abus de pouvoir contre la grande distribution.
Selon le président de l’Institut de liaisons et d’études des industries de consommation, organisation représentant l’agro-industrie, les supermarchés réaliseraient des marges importantes sur les produits vendus en rayon.
Ils réclament donc une réduction des marges de la distribution plutôt que de nouvelles concessions de la part des fournisseurs.
Dans une interview accordée en début d’année, le président de l’association déclarait :
« Il faut en venir aux faits, aux chiffres, et moi je peux prouver ce que je dis. Les Français ne le savent pas, mais lorsqu’ils achètent un produit 100, la distribution l’achète 60 à l’industriel. Ces 60 couvrent les coûts de production agricole — l’agriculteur qui cultive les céréales, élève le bétail ou la volaille — ainsi que les coûts de l’industriel qui transforme cette matière première en produit fini. De l’autre côté, la distribution prend 40 % pour amener le produit de la plateforme jusqu’au rayon. Le partage de la valeur est donc complètement déséquilibré au profit de la grande distribution. »
Cependant, cette présentation omet un point essentiel : les marges de la distribution couvrent également l’ensemble des frais de fonctionnement des supermarchés — gestion des stocks, salaires du personnel, entretien des magasins et des parkings, charges énergétiques et immobilières.
En réalité, ces coûts d’exploitation absorbent la quasi-totalité de la marge commerciale.
Les difficultés rencontrées par certaines enseignes, notamment Auchan, ainsi que le redressement du groupe Casino engagé depuis mars 2024, illustrent d’ailleurs les limites structurelles de la rentabilité dans la grande distribution.
Une étude réalisée pour le Sénat en 2022 par un think tank public apporte des éléments chiffrés sur la rentabilité réelle du secteur. On y lit notamment :
« Pour l’ensemble des rayons alimentaires frais, la marge brute sur coût d’achat rapportée au chiffre d’affaires est de 29,5 % en 2020, en léger retrait par rapport à 2019 (30,1 %). Après répartition des charges entre les rayons, la marge nette rapportée au chiffre d’affaires ressort à 2,3 % avant impôt, en légère hausse par rapport à 2019 (2,0 %). Elle est de 1,6 % après impôt. »
Les données détaillées pour 2018 et 2019 montrent qu’après prise en compte des frais de personnel, la marge nette du secteur est inférieure à 3 %. En 2019, elle devient même négative après dépréciation d’actifs.

Par ailleurs, l’évolution des prix à la consommation montre une progression continue, aussi bien pour les produits alimentaires que pour l’ensemble des biens. Cette hausse résulte principalement de l’augmentation des coûts de production : matières premières agricoles, transformation industrielle, énergie, équipements et main-d’œuvre.

Les effets de la dépréciation de l’euro jouent également un rôle déterminant. La baisse de la valeur de la monnaie renchérit les importations et alimente la hausse des coûts de production, qui se répercute ensuite dans les prix finaux.
Malgré cela, agriculteurs et associations continuent d’attribuer la responsabilité principale aux distributeurs. Selon le président de l’organisation agro-industrielle, « ceux qui fixent les prix à la fin, ce sont les distributeurs ».
En réalité, la hausse des prix en rayon s’inscrit dans un contexte plus large de perte de valeur monétaire, alimentée par les déficits publics et les politiques d’assouplissement de la banque centrale.
Les responsables politiques affichent pourtant l’objectif d’augmenter le pouvoir d’achat. Certaines associations réclament même des baisses de prix imposées aux supermarchés, au nom de la santé publique.
Mais dans le même temps, l’État multiplie les restrictions et les amendes encadrant les négociations commerciales entre distributeurs et fournisseurs. Or, en rigidifiant ces négociations, ces mesures peuvent freiner — paradoxalement — les baisses de prix en rayon.
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