Le problème n’est plus seulement le niveau de la dette française, mais ce qu’elle rapporte. Depuis près de vingt ans, l’État accumule les déficits sans obtenir en retour ni croissance solide, ni plein-emploi, ni amélioration durable des comptes publics. Avec des taux qui restent élevés et une économie qui ralentit, cette fuite en avant devient de plus en plus difficile à tenir.
Plus qu’une stratégie de politique économique, plus qu’une mode qui a la vie longue, la flambée de la dette publique est devenue une drogue, dont les États ne peuvent quasiment plus se passer depuis des décennies. D’abord cantonnés au pays latino-américains et africains depuis le XIXe siècle, les excès de dette publique se sont généralisés à travers le monde depuis les années 1980 et encore plus depuis les années 2000.
La crise des subprimes, puis celle du coronavirus, ont poussé ces dérapages à leur paroxysme, les dirigeants des pays occidentaux n’hésitant même plus à avouer ouvertement leur dépendance à la dette, avec pour leitmotiv : s’endetter sans limite et advienne que pourra ! C’est d’ailleurs à cause de cette politique du « quoi qu’il en coûte » que certains pays ont préféré les confinements et la dictature sanitaire à la responsabilisation et au pragmatisme. Mais, attention, si elle pouvait encore paraître très tentante, cette stratégie est vite devenue un piège dramatique pour les États, les entreprises et les citoyens. En effet, la dette n’est salutaire que si elle est efficace, c’est-à-dire si elle permet de générer plus de croissance, d’activité, d’emplois, de revenus au moins pour rembourser les échéances de la dette chaque année.
Or, cela n’est plus le cas depuis des décennies, en particulier pour l’État français. En effet, n’oublions pas qu’une dette publique élevée n’est pas forcément catastrophique, si et seulement si elle est soutenable, c’est-à-dire qu’elle génère une croissance suffisamment forte pour payer au moins les intérêts de la dette. Le problème est que depuis 2010, rares sont les pays européens qui ont réussi à y arriver. Pour mémoire, rappelons que la France n’y est jamais parvenue depuis 2007.
Cette situation est d’autant plus dangereuse qu’en 2026, la dette mondiale totale (publique + privée) a atteint un nouveau sommet historique de 348 000 milliards de dollars, soit 315 % du PIB planétaire.
En France, les encours de la dette ont aussi de quoi donner le tournis : environ 3 500 milliards d’euros pour la puissance publique, 1 750 milliards d’euros pour les ménages et 1 250 milliards d’euros pour les entreprises. La dette totale atteint ainsi un sommet historique de 6 500 milliards d’euros, soit 216 % du PIB français. Et tout ça pour quoi ? Une des plus faibles croissances économiques du monde développé et un chômage endémique qui ne cesse d’augmenter depuis un an. C’est en cela que l’explosion des dettes publiques et privées est un véritable danger.
Certes, il faut reconnaître que rapporter un stock de dette à un flux de création de richesses (c’est-à-dire le PIB) a peu de sens. En effet, que ce soit pour un ménage, une entreprise et a fortiori un État, il est normal que sa dette dépasse son revenu annuel, sinon il ne serait pas utile de s’endetter. De plus, la dette est souvent saine. Elle permet par exemple à un particulier d’acheter sa maison. S’il n’était pas possible de s’endetter, seuls des ménages très aisés seraient propriétaires. De même, une entreprise s’endette pour pouvoir investir et embaucher, de manière à se développer, gagner des parts de marché et générer du profit.
En revanche, ce qui est beaucoup plus problématique, c’est lorsque cette dette ne génère pas suffisamment de croissance, donc d’activité, de business ou encore de revenus, simplement pour assurer le paiement annuel des intérêts de la dette. Dans ce cas, pour assurer ce dernier, il faut encore augmenter son endettement, qui devient alors explosif et se transforme en surendettement. Pire, cette situation finit par obliger le surendetté à vendre ses actifs, son patrimoine immobilier, voire ses propres biens, avec, en bout de course, la faillite.
Le problème n’est donc pas la dette, mais la capacité de l’endetté à la rembourser, c’est-à-dire à la rendre supportable. On parle alors de soutenabilité de la dette. À ce titre, les ménages, les entreprises et les États sont logés à la même enseigne. Certes, dans la mesure où l’horizon temporel des États est bien plus étendu que celui des ménages et des entreprises, il serait possible de laisser croire qu’ils n’obéissent pas à cette règle de bon sens. Comme disait l’économiste Keynes : « À long terme, nous serons tous morts. » En revanche, les États perdureront. Au travers de cette analyse, certains ont cru déceler un blanc-seing pour pouvoir augmenter la dette publique indéfiniment. Et ce en particulier en France : « Au diable l’avarice ! nous disent-ils. Que l’État s’endette ! Augmentons les dépenses et faisons confiance aux générations futures pour assurer le service après-vente. »
À la rigueur, si cette gabegie de dépenses et de dettes publiques avait permis à la France de réaliser une croissance structurellement forte et de retrouver durablement le plein-emploi, elle aurait été acceptable. Malheureusement, la réalité est très loin de ce scénario : retour de la récession, records historiques de faillites d’entreprises depuis plus d’un an, augmentation du chômage, notamment pour les jeunes, aggravation de la pauvreté et des inégalités. À l’évidence, il aurait été difficile de faire pire. Et pourtant, certains voudraient encore augmenter cette dette publique, en laissant cette bombe à retardement à nos enfants.
Ce comportement est évidemment irresponsable. D’abord pour les générations à venir, mais aussi pour celles qui doivent gérer l’explosion de la dette. Et c’est aujourd’hui notre cas. En effet, bien loin d’avoir contracté une dette soutenable, l’État français a dépensé sans compter, et surtout en toute inefficacité, c’est-à-dire en étant incapable de générer une croissance économique suffisamment forte pour assurer le paiement annuel de la charge d’intérêts de la dette publique. Et cela dure depuis bientôt vingt ans !
Encore plus grave, à l’instar des crises de la dette observées en Argentine, en Grèce et à Chypre (que nous allons détailler dans ce dossier), les taux d’intérêt des obligations de l’État français sont en train de se tendre fortement. Une triste évolution qui ne manquera pas d’alourdir la charge d’intérêt de la dette publique mais aussi de se répercuter sur l’ensemble des crédits (aux entreprises et aux ménages), alimentant la baisse de l’investissement et de la consommation et aggravant la récession.
Dans ce cadre, la France et la Zone Euro sont bien en train de tomber dans le cercle pernicieux suivant : inflation + récession => chômage en forte augmentation + augmentation des taux d’intérêt => aggravation de la récession… Dès lors, face à ces dérapages, une nouvelle crise de la dette publique apparaît inévitable, ce qui suscitera une nouvelle crise existentielle de la Zone Euro. Autrement dit, si cette dernière a pu traverser la crise grecque sans trop de dommages, la crise de la dette publique française pourrait bien lui être fatale. Préparez-vous !
