Les Français épargnent toujours autant, et même davantage qu’il y a quelques années. Mais cette épargne, abondante en volume, est-elle bien orientée ? Comment est-elle répartie entre précaution, investissement de long terme et financement de l’économie réelle ? Faisons le point à partir de plusieurs études et enquêtes publiées en fin d’année 2025 et en début 2026.
L’épargne des Français est au plus haut.
Selon la Direction générale du Trésor, le patrimoine financier des ménages (hors immobilier donc) s’élevait à 6 596 milliards d’euros (Mds€) au deuxième semestre 2025. C’est 50 % de plus qu’il y a dix ans. C’est surtout deux fois plus que le montant de la dette publique française, ce qui suscite régulièrement des convoitises dans la classe politique et des inquiétudes chez les Français.
Les Français épargnent-ils trop ou pas assez ?
Avec un taux d’épargne de 18,7 % au deuxième trimestre 2025 selon la Fédération bancaire française (FBF), les Français épargnent en proportion moins que les Allemands (19,2 %), mais plus que les Espagnols (12,4 %) et les Italiens (12,3 %). La moyenne de l’Union européenne est à 15 % ; aux États-Unis, le taux est de 5 %.
Régulièrement, les hommes et les femmes politiques de notre pays critiquent cette propension à mettre de l’argent de côté. « Consommez, consommez ! », clament-ils en chœur. Le gouvernement actuel de Sébastien Lecornu ne cherche-t-il à relancer la consommation comme le titrait Les Echos il y a quelques jours à peine ? Considérant que la consommation représente un peu plus de la moitié du PIB, il veut à tout prix que les ménages consomment pour que le PIB croisse comme il l’a prévu dans son budget !
C’est pourquoi le ministre des Petites et moyennes Entreprises, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d’achat, Serge Papin – par ailleurs ancien dirigeant du groupement coopératif Système U – a proposé, en ce début d’année 2026, d’autoriser les salariés à retirer de manière anticipée jusqu’à 2 000 euros de leur plan d’épargne entreprise (PEE).
Une ânerie ! Ce genre de mesure a déjà été prise dans le passé (à cinq reprises ces vingt dernières années) sans que cela ait vraiment prouvé son efficacité.
Comme l’explique Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’épargne, la dernière fois que le déblocage de l’épargne salariale a été autorisé, en 2022, seuls 309 000 salariés en avaient profité pour débloquer environ 1,3 Md€, selon les données communiquées au Parlement. Autrement dit, pas grand-chose.
C’est surtout irresponsable. Alors que l’on sait que les retraites servies dans les prochaines années seront de moins en moins importantes, inciter les salariés, surtout les plus modestes, à vider régulièrement un PEE censé leur assurer un meilleur pouvoir d’achat une fois leur vie active terminée, n’est pas leur rendre service… Bien au contraire.
Surtout qu’il n’est pas certain que les Français épargnent trop. Le célèbre économiste Jean-Marc Daniel prétend le contraire en rappelant que pour mesurer la situation de l’épargne d’un pays, il suffit de regarder le solde de la balance des paiements courants.
Ainsi, écrit Daniel dans Les Echos au mois de juillet 2025, « tout pays dont ce solde est négatif manque d’épargne ». Si elle connaît parfois des périodes où ce solde est positif, la France est structurellement déficitaire depuis 2022. En novembre 2025, le solde des transactions courantes est redevenu déficitaire à -0,8 Md€, après un excédent de 1,4 Md€ au mois d’octobre. Mais en cumul sur douze mois, le solde des paiements courants est déficitaire de 11 Mds€. Depuis 2022, « la France manque d’épargne » et « vit au-dessus de ses moyens ».
En 1979, le taux d’épargne des Français était, à peu de chose près, le même qu’aujourd’hui (18,2 % vs. 18,7 %), un taux alors considéré comme bas puisqu’en baisse par rapport à ceux des dix années précédentes. Mais, en 1979, rappelle Jean-Marc Daniel, « les finances publiques étaient quasiment équilibrées alors qu’aujourd’hui, une partie significative de l’épargne est absorbée par un déficit public qui tangente les 6 % du PIB ».
Autrement dit, le déficit public accapare une partie de l’épargne qui manque alors aux entreprises. La France souffre plutôt d’une faiblesse de l’investissement que d’un excès d’épargne, nous dit Daniel. L’Insee n’a-t-il pas relevé un recul de l’investissement des entreprises non financières de 2,4 % en 2024, et ne prévoit-il pas une contraction de 0,8 % en 2025 ?
Or, comme nous avons eu l’occasion de le souligner à plusieurs reprises, le manque d’épargne, et singulièrement d’épargne de long terme, logée dans des fonds de pension, nuit à l’innovation et explique une bonne part du retard que nous affichons en la matière vis-à-vis des États-Unis.
Par conséquent, Jean-Marc Daniel est catégorique :
« Affirmer qu’il y a trop d’épargne en France est un contresens qui repose sur une analyse à court terme de la réalité économique. […] Dans notre pays qui est en panne d’investissement et qui souffre par ailleurs d’un déficit de sa balance des paiements courants, la prochaine élection peut se gagner en cherchant à dilapider, par une redistribution inconsidérée des revenus, une épargne en fait insuffisante. Mais la prochaine génération a besoin que la France assume une augmentation de l’épargne pour dégager les moyens d’investir […]. »
Investir, pas nécessairement en France, nous dit l’économiste, mais plutôt « dans les pays jeunes, en pleine expansion, qui se trouvent en Afrique ou dans l’Océan indien et où se prépare la croissance mondiale de demain ».
Cela entraîne une question : les Français investissent-ils aujourd’hui suffisamment dans les pays jeunes comme le recommande Jean-Marc Daniel ?
Une épargne avant tout de précaution et de protection
Une étude de la très sérieuse Direction générale du Trésor (DGT), parue le 8 janvier 2026, permet de répondre négativement à la question posée ci-dessus.
Certes, la DGT n’a qu’une information lacunaire sur les actifs détenus directement par les ménages, mais elle sait précisément comment les intermédiaires financiers (banques, assurances, fonds d’investissement, organismes de placements collectifs) utilisent l’argent de leurs clients.
Ainsi, nous apprenons que les placements des ménages auprès d’institutions financières (4 770 Mds€) sont investis majoritairement en France (58 %) puis ailleurs en zone euro (19 %) et hors zone euro (23 %). « Plus précisément, le bilan des assureurs et des fonds de pension est composé à 43 % de titres résidents. Les expositions des banques françaises sont à 75 % en France et à 85 % en zone euro. Les banques accordent en France plus de prêts qu’elles ne reçoivent de dépôts, de sorte que l’épargne est quasi intégralement utilisée pour financer des prêts en France. »
Plus précisément, la DGT a calculé que 10 euros de patrimoine financier des ménages se répartissent comme suit : 4 euros correspondent à de la détention d’entreprises ; 3 euros sont investis dans des obligations, dont 1 euro en obligations des administrations publiques ; et 2 euros génèrent des prêts. Le reste (1 euro) est investi en actifs immobiliers, autres actifs financiers et produits dérivés ou correspond à de la trésorerie des institutions financières.
Nous verrons dans une seconde partie que, depuis 2019 et la pandémie de COVID, l’épargne des ménages français s’est légèrement orientée vers les actions et les fonds au détriment des obligations, sans toutefois marquer un véritable tournant en faveur de l’investissement de long terme.

2 commentaires
Investir à l’étranger présente des risques , par exemple Russie avant 2022 ou avant 1917 (célèbres emprunts russes)
Investir chez soi n’a de sens que si le pays est en croissance et qu’il ne dilapide pas son crédit.
prêter aux états ou aux banques s’est avéré médiocre sur le plan du pouvoir d’achat réel .
Thésauriser de l’or est une alternative face aux déséquilibres et agressions provoqués par la recherche séculaire d’une croissance économique vouée à s’épuiser dans les pays riches et repus comme la France ou les US ,même si le « spectacle médiatico-politico- économico-publicitaire » cherche à entretenir une insatisfaction nécessaire pour alimenter le « désir » d’achat.
Sur ce dernier point , il est fructueux de méditer cette sentence de George Bernanos tirée de « La France contre les robots » : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »
Une approche bien Française de l’épargne : Elle nuit à la consommation,. Pourquoi ? Parce que les recettes de l’Etat proviennent de la TVA. Donc l’épargne est « nuisible » !!!