Pour mesurer la pertinence des crypto-monnaies, il convient d’interroger successivement leur valorisation, la logique de leur trading et leur capacité à s’inscrire durablement dans une allocation patrimoniale.
Comme nous l’avons vu dans notre précédent article, le Bitcoin apparaît comme une couverture potentielle mais imparfaite contre une crise des monnaies fiduciaires.
Au-delà des avantages et inconvénients recensés sur les crypto-monnaies, il y a de toute façon trois questions que les intervenants sur les marchés financiers devraient se poser en permanence pour appréhender correctement la pertinence financière du Bitcoin et des crypto-monnaies en général.
Première question : sait-on valoriser une crypto-monnaie ?
On sait valoriser une action d’entreprise en évaluant ses bénéfices futurs et en débattant, à l’aide d’arguments et avec une part assumée de subjectivité, de sa surévaluation ou de sa sous-évaluation. De la même manière, on sait valoriser une obligation en analysant la solvabilité de son émetteur.
On sait également valoriser des actifs financiers hybrides tels que les obligations convertibles, puisqu’il est possible de valoriser séparément les actions, les obligations et les options de conversion d’une obligation en action.
On sait encore valoriser des produits dérivés de type optionnel sur n’importe quel sous-jacent à partir d’hypothèses de comportement statistique de ce dernier (actions, taux d’intérêt, change, matières premières…). Enfin, on sait débattre, à tort ou à raison, de la surévaluation ou de la sous-évaluation d’une monnaie par rapport à une autre (le taux de change) à partir d’analyses fondamentales telles que les anticipations de différentiels de taux d’intérêt entre les deux monnaies, ou encore les situations de compétitivité et de balances des paiements courants des pays concernés.
Au total, on peut certes se tromper dans la valorisation d’un actif traditionnel, mais on sait pourquoi, et l’on dispose donc de leviers analytiques permettant d’affiner et d’améliorer cette valorisation.
S’agissant du Bitcoin, en revanche, on se heurte à une incapacité structurelle à évaluer une valeur présente, dans la mesure où il n’existe aucun flux de revenus futurs à actualiser. La meilleure illustration de cette impossibilité à valoriser le Bitcoin réside d’ailleurs dans l’extrême dispersion des prévisions, certaines envisageant, sur un horizon de quelques années, un effondrement vers 0 USD, tandis que d’autres anticipent au contraire une envolée vers 1 000 000 USD, voire au-delà.
Dès lors, la valeur d’une crypto-monnaie tend à être appréhendée de manière relativement simpliste : elle correspondrait essentiellement au prix que les investisseurs sont prêts à payer pour la détenir, ce qui constitue une explication pour le moins fragile sur le plan financier.
Deuxième question : découlant de la première question, comment appréhender le trading de cryptos ?
Le trading sur les actifs financiers traditionnels repose sur quelques market movers afin de tenter de capter le moins mauvais timing : une lecture des fondamentaux tels qu’ils sont perçus par les gros intervenants (penser ce que le marché pense) ; une bonne compréhension de la psychologie des marchés (une même déclaration, une même publication statistique pouvant faire évoluer un indice dans des directions opposées) ; enfin, l’identification des points de retournement, des points pivots ou des zones de supports et de résistances. Et même en combinant l’ensemble de ces éléments, il n’y a bien entendu rien de garanti dans le trading d’actifs financiers.
Alors que dire du trading de crypto-monnaies ? L’aléa y est encore plus élevé, non seulement parce qu’il est difficile de s’appuyer sur une analyse fondamentale robuste, mais aussi parce que les corrélations historiques sont peu fiables lorsque l’on trade des cryptos. D’ailleurs, très objectivement, qui est aujourd’hui capable de dire à quoi est corrélé – ou décorrélé – le Bitcoin, par exemple ?
Et même avec rigueur, discipline et une maîtrise correcte de l’analyse technique (lorsqu’elle fonctionne), nous ne pensons pas que l’activité de trading sur les crypto-monnaies soit structurellement rentable. Certains soutiendront sans doute l’inverse, en considérant que le trend following de type FOMO ou le fait de suivre – avec un certain retard – les prises de position de MicroStrategy pourraient suffire à rentabiliser un book de trading. Une approche pour le moins hasardeuse, car tout cela s’apparente davantage à du trading « au petit bonheur la chance ».
Le trading FOMO (Fear of Missing Out) est déjà extrêmement dangereux sur les actifs financiers traditionnels, même dans un contexte de suivi de tendances partiellement justifiées par certains fondamentaux. Que dire alors du FOMO sur un marché ne reposant sur absolument aucun fondamental ?
Quant au suivi des positions d’achat de Bitcoin prises par MicroStrategy, rien n’est plus discutable. MicroStrategy a accumulé une quantité massive de Bitcoins en recourant largement à l’endettement. Cette stratégie est séduisante lorsque le Bitcoin progresse, avec des gains mécaniquement amplifiés par l’effet de levier. Elle devient en revanche dangereusement systémique si le prix du Bitcoin chute fortement, avec le risque qu’un acteur de cette taille soit contraint de vendre ses Bitcoins à perte pour honorer ses engagements, entraînant des effets de contagion vers d’autres classes d’actifs, liquidées par d’autres intervenants pour financer pertes et appels de marge. Il n’est donc pas certain que ceux qui auront suivi MicroStrategy dans la hausse soient en mesure de survivre à la baisse.
Le trading a pour vertu principale – au-delà des gains réalisés par le trader lui-même – de créer de la liquidité, en achetant ce que certains sont contraints de vendre et en vendant ce que d’autres sont contraints d’acheter. Mais cette logique vaut pour une action, pour une obligation, ou plus généralement pour un actif représentant une réalité économique et financière identifiable. Rien de tel aujourd’hui pour une crypto-monnaie, même si celle-ci peut faire émerger une certaine utilité – un concept sur lequel nous reviendrons.
Troisième question : puisqu’entre autres on ne sait pas appréhender la valorisation et que le trading de cryptos n’a pas grand sens, peut-on parler d’investissement en cryptos avec une logique d’investisseur MLT ?
Il est, en effet, assez étrange de parler d’investissement lorsque l’on évoque les crypto-monnaies. On ne sait pas appréhender leur valeur fondamentale, comme nous l’avons vu plus haut ; on ne peut pas anticiper des revenus réguliers, comme c’est le cas avec les coupons annuels d’une bonne vieille obligation ou les dividendes d’une belle action de fond de portefeuille (le fameux staking, très en vogue dans l’univers des cryptos, restant à ce stade largement anecdotique) ; et que dire, enfin, de l’impossibilité d’évaluer une prime de risque, pourtant centrale – avec plus ou moins de pertinence – pour les actifs dits risqués, tels que les actions ou les obligations high yield, par exemple.
Dès lors, comment pouvoir raisonnablement conseiller à un investisseur d’allouer une part de son patrimoine à des Bitcoins ou à d’autres altcoins dans une optique de détention longue, comparable à l’horizon d’un PER ou d’une assurance vie, que ce soit pour un jeune trentenaire ou un non moins jeune quadragénaire ?
Certes, il serait excessif d’ignorer la popularisation croissante des crypto-monnaies, notamment à travers la création d’ETF indexés sur des sous-jacents de type crypto. Dès lors, pourquoi ne pas envisager une exposition limitée, de l’ordre de 5 à 10 % du portefeuille – proportion qui demeure modeste au regard de l’ensemble des réserves précédemment évoquées. Pour rappel, les ETF (Exchange Traded Funds) sont des fonds indiciels négociables comme de simples actifs financiers ; ils permettent ainsi de tirer profit de la performance d’un indice ou d’un panier d’actifs – ici le Bitcoin – en en répliquant fidèlement l’évolution. Il convient toutefois de rester particulièrement attentif à la volatilité et aux risques de liquidations forcées (mais vous êtes investisseur MLT, donc, par définition, vous ne cédez pas aux mouvements de panique).
Comme le rapportaient Les Echos dans leur édition du 20/11/2025 :
« Les douze fonds indiciels cotés (ETF) investis en Bitcoin au comptant ont dû faire face à la baisse du sous-jacent et ont donc subi de lourdes sorties de capitaux. BlackRock, par exemple, a enregistré 523 M USD de flux sortants sur le plus gros de ces ETF, l’iShares Bitcoin Trust (IBIT), le 18/11 dernier. Il s’agissait de la décollecte la plus importante réalisée en une seule journée depuis le lancement du fonds en janvier 2024. Sur novembre 2025, les flux sortants sont estimés autour de 3 Mds USD pour ces douze ETF, dont près de 2 Mds USD uniquement pour l’IBIT, le plus grand ETF Bitcoin au comptant. »
Mais, à la limite, à toute chose malheur est bon, puisque ce type d’épisode permet précisément de tester la résilience du marché des crypto-monnaies. Notons d’ailleurs que le plus important ETF Bitcoin représente encore environ 70 Mds$ d’encours sous gestion, ce qui témoigne d’une profondeur de marché désormais non négligeable.
Dans notre prochain article, nous verrons que les crypto-monnaies doivent sans doute être appréhendées non comme des actifs financiers classiques, mais davantage comme des actifs d’utilité ou comme des substituts monétaires partiels, susceptibles de répondre à certains motifs bien identifiés de la demande de monnaie.
