Entre ralentissement structurel, dette colossale et crises à répétition, l’Empire du Milieu doit désormais repenser son développement. Mais loin d’être prise au dépourvu, la puissance chinoise a anticipé ce tournant : montée en gamme industrielle, influence géopolitique accrue, stratégie de dédollarisation… Autant de leviers qui pourraient lui permettre de s’imposer comme l’architecte du nouvel ordre international.
Il ne fait plus grand doute que, demain, la Chine ne sera pas la première puissance mondiale. Et pour cause, elle ne l’a jamais souhaité. Le capitalisme étant toutefois de nature hégémonique, l’Empire du Milieu a fini par entrer dans la nouvelle compétition mondiale jusqu’à en devenir dépendant. Mais sa vision à long terme, après des années de ralentissement, lui permet aujourd’hui de prendre un nouveau tournant.
Depuis toujours, la Chine a été à l’avant-garde des grandes innovations (papier, imprimerie, boussole, poudre à canon…). Pourtant, ce n’est pas elle qui a enfanté ni le capitalisme, ni – dans son prolongement – la révolution industrielle, ni même la révolution technologique et financière.
La raison est simple : contrairement à l’Occident, la Chine s’est toujours refusée à démocratiser le temps. Dans la lignée de l’idéologie confucéenne et taoïste, le temps est resté dans le domaine de la souveraineté. Elle qui a inventé l’horloge au XIᵉ siècle, en pleine naissance capitaliste en Italie, n’a pas fait le choix de la partager avec le peuple. Or, le capitalisme repose sur un nouveau rapport de l’Homme au temps, où ce dernier cesse d’être cyclique pour devenir linéaire, dans un objectif d’expansion permanente.
À l’inverse du libéralisme occidental, dont le modèle hégémonique s’exporte aux quatre coins du globe, l’Empire du Milieu s’est toujours développé dans son intérêt propre. Le pays n’a jamais prétendu à une portée universaliste. Son idéologie a toutefois été percutée par l’apparition de la toute-puissance américaine au siècle dernier. Celle-ci a contraint la Chine, comme l’ensemble des puissances du monde, à épouser cette pensée globale au moment des réformes financières du président Reagan.
Après plusieurs décennies de communisme sous Mao, le pays s’est alors ouvert – sous l’ère Deng Xiaoping au début des années 1980 – au marché en libéralisant son économie. Très vite, le pays a connu des années de forte croissance, un développement démographique sans précédent et un revenu moyen par habitant en hausse, permettant à 800 millions de personnes de sortir de la pauvreté.
Grâce à ses capacités humaines et matérielles, à des investissements massifs, ainsi qu’à un faible coût de la main-d’œuvre, la Chine est rapidement devenue le premier producteur industriel, faisant d’elle « l’atelier du monde », exportant massivement ses produits à l’étranger.
Mais son modèle était lié au développement de l’économie mondiale, donc dépendant de son évolution.
Lors du ralentissement mondial causé par la crise de 2008, la Chine s’est donc retrouvée contrainte de chercher des relais de croissance. Le pays s’est concentré sur le développement de son modèle intérieur à travers la consommation, mais aussi de son modèle extérieur par la mise en place des nouvelles routes de la soie en 2013 et par son développement en Afrique notamment.
Néanmoins, rien ne lui a permis de retrouver les niveaux de croissance des années passées. Car, au fond, le pays a cherché à entretenir un modèle économique qui n’avait rien de prospère. Depuis des décennies, sa croissance était fondée, comme chez les puissances occidentales, de manière artificielle, grâce à un endettement public et privé sans précédent, c’est-à-dire sur des promesses selon lesquelles de tels niveaux de développement seraient faits pour durer…
La machine chinoise a donc fini par se gripper, et les crises se sont succédé (crise économique, crise immobilière, crise démographique…), jusqu’à atteindre leur paroxysme avec la crise sanitaire, venue sonner le glas d’une économie à bout de souffle. Le pays a même évité de peu une crise systémique avec le sauvetage de ses géants immobiliers.
La Chine est alors entrée dans la phase déclinante de son développement. Mais cette situation était parfaitement prévisible : bien d’autres puissances ont connu de telles conditions par le passé, que ce soit le Japon à la fin des années 1980, l’Europe et les États-Unis au début des années 2010. C’est la suite logique d’une économie qui repose sur la dette, soumise à des cycles dont la fin s’achève toujours par un ralentissement durable de la croissance, que toute forme de fuite en avant ne peut enrayer.
Il serait faux de considérer que le pays peut désormais inverser cette tendance. La Chine détient une dette totale d’environ 300 % de son PIB. Malgré toutes nouvelles politiques, y compris à travers une baisse de ses taux d’intérêt ou de nouveaux investissements, son économie continuera de ralentir et sa démographie de décliner.
Mais ce ralentissement a été anticipé et peut être ralenti, car le pays a entamé il y a plusieurs années déjà la transition du statut « d’atelier du monde » à celui de grande puissance manufacturière qu’elle incarne aujourd’hui.
Elle a également misé sur sa politique étrangère. Depuis plus de deux décennies, la Chine se montre au premier rang du basculement de l’équilibre mondial. Elle a été à l’avant-garde de la création des BRICS, du mouvement de dédollarisation, de la guerre commerciale, de la nouvelle géopolitique de l’énergie…
Ainsi, son enjeu est aujourd’hui double : rester à l’avant-garde du nouvel ordre international et développer son modèle intérieur pour continuer d’incarner une rupture avec les puissances occidentales. Le premier devient peu à peu une évidence : alors que l’empire américain s’effondre de lui-même, les BRICS – dominés par la Chine et la Russie – représentent désormais plus de la moitié du PIB mondial et les deux tiers de la population.
La Chine pourrait dès lors être à l’origine de nouvelles structures et règles internationales, qu’il s’agisse du commerce ou du droit, aujourd’hui mises à défaut par le double standard révélé au grand jour. Elle pourrait également proposer les contours du nouveau système financier international, dans le cadre de potentiels Accords de Bretton Woods III, alors même qu’elle est la première acheteuse d’or ces dernières années, dans un mouvement porté par les pays émergents.
Enfin, à son échelle, la Chine peut continuer de développer sa capacité manufacturière, en particulier sa puissance thalassocratique.
De tout temps, ce statut confère un pouvoir sans précédent. Or, non seulement la Chine produit aujourd’hui plus de 55 % de la production navale mondiale, mais elle possède aussi la première flotte navale, avec le contrôle des principaux flux maritimes, ainsi que des ports aux quatre coins du globe (sur les dix premiers ports mondiaux, six sont chinois).
Elle conserve également une position stratégique sur les secteurs à forts enjeux, qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle et de l’industrie militaire grâce à son monopole sur les terres rares, de sa domination sur le marché des semi-conducteurs avec près de 40 % des parts (et peut-être la moitié si demain elle met la main sur Taïwan), ou encore de son monopole sur les énergies renouvelables.
Dans l’ère de polycrises que nous vivons, où la rareté refait surface, la Chine tire donc tous les avantages de sa stratégie et incarne une rupture avec l’hégémonie américaine. Elle a compris il y a bien longtemps que, si l’on peut imprimer de la monnaie en quantité illimitée, il n’en est pas de même des matières premières ni des produits industriels. Ainsi, elle montre bien, hier comme aujourd’hui, que chercher à dominer le temps n’est qu’une illusion que le temps finira lui-même par faire payer.

1 commentaire
ANTIRACISME ? MONDIALISME ET MONDIALISATION
Une analyse intéressante qui ouvre les portes à de multiples réflexions. La Chine est la plus vieille civilisation permanente des derniers 3500 ans d’histoire humaine connue. Et pourtant la Chine n’est jamais sortie de « chez elle ». Contrairement à l’Occident, Chrétien ou « Éclairé », et à l’Islam, qui n’ont jamais cessé de vouloir dominer le monde politiquement et idéologiquement. La montée en puissance économique de la Chine est indéniable. Mais à côté de la Chine c’est aussi celle de toute un ensemble civilisationnel extrême oriental qui a toujours su, comme l’Inde, ou l’Asie du Sud Est, gérer, sur place, les différences de cultures, leur multiplicité nécessairement conflictuelle, de manière complexe et non totalitaire.
Le Mondialisme, prétendument « antiraciste », est une suite occidentale, totalitaire, du Colonialisme. Un racisme supérieur, non plus du Blanc contre les autres, mais de l’Homme, contre les hommes.
Contre le Mondialisme occidental, la Mondialisation pourra-t-elle parvenir à être une réalité internationale respectueuse des pluralismes ethniques et culturels en place? La Chine est certainement bien placée pour être un élément de cette mondialisation.