La Chronique Agora

Plutôt Plan A ou Plan B ?

Ukraine, Russie, Otan, guerre

Quand on est aussi intelligent que l’Otan, a-t-on même besoin d’un plan pour battre Poutine ?

La plupart des médias ont sorti le 24 février leur « contribution mémorielle » ; nous n’oublions pas que tout a commencé en réalité le 21 février, lorsque Vladimir Poutine a reconnu unilatéralement l’indépendance des « Républiques populaires » de Donetsk et de Louhansk, enterrant de fait les accords de Minsk : la Russie se mettait ainsi la communauté internationale à dos.

Les marchés perdirent 2% ce jour-là, mais rien le 22 et rien le lendemain (le CAC 40 se stabilisant vers 6 800 points), ce qui témoignait de la part des investisseurs, soit d’un sang-froid remarquable, soit d’une inconséquence à la limite de l’indécence.

En ce qui concerne la communauté internationale, elle n’est pas non plus exempte du reproche d’inconséquence. Elle n’avait pas bronché lorsque des proches de Volodymyr Zelensky s’étaient prononcés quelques jours plus tôt en faveur d’une adhésion de l’Ukraine à l’Otan (la « ligne rouge » absolue tracée depuis 31 ans par Moscou) puis de la « dérussification du Donbass » et de la reconquête militaire de la Crimée, avec l’envoi à l’est du pays de troupes surmotivées et visiblement déterminées à en découdre avec les russophones des régions autonomes.

En ce qui concerne la responsabilité du déclenchement des hostilités le 24 février, cela relève donc un peu du débat de l’œuf et de la poule, sans exonérer Vladimir Poutine de l’initiative d’une offensive militaire à l’encontre d’un pays souverain, appelant une riposte diplomatique et économique de la part des Occidentaux.

Une « riposte » et des sanctions que l’on attend toujours en réponse à l’agression azérie sur l’Arménie (pour le coup, sans un motif de protection d’une minorité qui serait opprimée par un régime hostile) à l’initiative d’Ilham Aliyev… qualifié « d’allié sûr » de l’Europe par Ursula von der Leyen.

Le début des négociations

En ce qui concerne l’échec des négociations de paix russo-ukrainiennes du début du mois d’avril 2022 qui auraient pu mettre fin aux hostilités, c’est Boris Johnson qui les a fait délibérément échouer lors d’une visite inopinée à Kiev le 9 avril 2022.

Selon Fiona Hill, spécialiste de la Russie au Conseil national de sécurité sous l’administration Trump, mais aussi Naftali Bennett, alors Premier ministre israélien, puis plusieurs anciens hauts fonctionnaires américains, les négociateurs russes et ukrainiens semblaient s’être provisoirement mis d’accord sur les grandes lignes d’un règlement intérimaire négocié.

La Russie se retirerait jusqu’à sa position du 23 février 2022, lorsqu’elle contrôlait une partie de la région du Donbass et toute la Crimée. En échange, l’Ukraine s’engagerait à renoncer à son adhésion à l’Otan, tout en recevant à la place des garanties de sécurité de la part d’un certain nombre de pays occidentaux, la Russie renonçant de son côté à exiger un changement de régime à Kiev… ce qui revenait à signer un « accord de Minsk-III », jugé cependant trop favorable à Poutine aux yeux de Washington.

Dans une interview accordée à un média israélien, l’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, qui était personnellement très impliqué dans ce processus de négociation de fin mars/début avril, a confirmé que « Boris Johnson, avait adopté ‘une ligne agressive’, tandis que le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz s’étaient montrés plus ‘pragmatiques’, le président Biden restant dans une posture plus ambiguë ».

Et M. Bennett concluait : « Je vais dire ceci au sens large : je pense que les Occidentaux ont pris la décision qu’ils pensaient légitime de continuer à frapper Poutine et de ne pas négocier. Ils ont bloqué les efforts de médiation et je pense qu’ils ont eu tort. »

Vers la « dérussification »

Depuis la destruction de Nordstream qui privait la Russie de l’arme du chantage au gaz… dont l’Europe avait décidé de se passer dès le 7 mars 2022 (pour le pétrole, il a fallu attendre le 2 mai), l’Occident s’est en effet enfermé dans une logique de « TINA » (il n’y a pas d’alternative). Ainsi, aucune négociation ne serait plus possible avec Moscou, les troupes russes seront acculées à une défaite militaire en Ukraine et partant de là, la Russie devra accepter les conditions dictées par l’Ukraine, à savoir le retrait total du Donbass et, pour se simplifier la tâche, de la Crimée.

Tout cela se passera bien, puisque de Kiev aux plateaux de télé occidentaux, cela ne gêne plus personne d’évoquer la « dérussification » des provinces annexées par la Russie : le débat ne semble plus porter que sur le modus operandi, une alternative « entre la valise et le cercueil » (façon départ des français d’Algérie), un « déplacement » massif hors des frontières (façon partitions Inde/Pakistan), ou une épuration ethnique (façon Congo-Brazzavile sous Sassou Nguesso).

Il est assez étonnant que, symétriquement, les médias occidentaux n’aient pas accusé la Russie durant huit ans de pratiquer la « désukrainisation » de la Crimée, et depuis un an celle du Donbass. Vu le parti pris anti-Poutine de nos médias, auraient-ils négligé de mettre en lumière la persécution des habitants non russophone et de lister toutes les discrimination et appels à l’épuration qu’ils subissent ?

Car côté Kiev, depuis 2014, et surtout 2019, il n’a jamais été fait mystère – au plus haut niveau et dans moult déclarations officielles – du sort funeste réservé aux russophones de l’Est du pays.

Si la Russie se retire, l’Occident se figure-t-il que, dos au mur depuis huit ans, les millions d’habitants menacés de « dérussification » du Donbass et des rivages de la mer d’Azov ne se battront pas avec l’énergie du désespoir contre les troupes de Kiev, s’appuyant sur un arsenal défensif installé dans le Donbass par Poutine ?

L’Otan veut-il nous convaincre que la défaite de la Russie ferait cesser la guerre en Ukraine ?

Grandes manœuvres

Comment comprendre le simplisme du « TINA », qui repose en réalité sur l’espoir d’un coup d’état anti-Poutine si le conflit s’enlise en Ukraine (et l’Occident fait tout pour qu’il dure encore des mois) ?

Et à quel genre de public s’adresse le mantra « il n’y a pas de Plan B »… ni négociation, ni cessez-le-feu, rien que de la guerre à outrance, jusqu’à l’inévitable victoire finale de Kiev.

Il y a également de quoi s’inquiéter de cette préparation psychologique à une guerre dans l’espace européen des spectateurs du JT de 13h sur les chaînes publiques ce dimanche 26 février, aussitôt relayées par le chaînes d’info continues, les JT s’ouvrant sur « les plus grandes manœuvres de l’armée française sur notre sol en 30 ans ».

Et quelle ne fut pas ma surprise de voir les reporters de France Télévision filmer des AMX-10 (des blindés légers à 6 roues, conçus à la fin des années 1970 et entrés en service il y a 42 ans) débarquant sur un bout de la côte méditerranéenne depuis des barges datant de la Seconde Guerre mondiale, venant appuyer des fantassins faisant semblant de s’emparer de positions ennemies lourdement défendues avec des armes de petit calibre.

Tremble Poutine avec tes pauvres essaims de drones, tes avions de chasse à la ramasse (notamment le Sukhoï 57, avion furtif polyvalent de cinquième génération réputé plus performant que notre Rafale) et tes missiles hypersoniques.

Les Occidentaux ont un « Plan A », et ils auraient même pu chasser les russes d’Ukraine sans ça. En effet, BHL l’a affirmé à la veille de la sortie de son film Slava Ukraini : la Russie a déjà perdu cette guerre !

Napoléon expliquait à ses généraux que dans une bataille ou une guerre, si vous n’avez pas un bon « Plan B », alors votre « Plan A » ne vaut rien. Il avait raison, Waterloo l’a d’ailleurs prouvé.

Mais c’était il y a deux siècles, les temps ont probablement changé !

En attendant, sur le terrain, cela ressemble de plus en plus aux tueries de Verdun et, en termes de propagande guerrière, ce serait un savant mélange des prémices de l’offensive contre la Russie par l’Allemagne il y a 80 ans, ou de la guerre en Irak il y a 20 ans (le « Plan A » consistant à chasser du pouvoir un « dictateur fou » qui menace la paix mondiale avec ses plans diaboliques).

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