La Chronique Agora

Moscou courtise l’Europe en tirant sur le dollar

Russie

Alors que les sanctions américaines se multiplient envers les entreprises commerçant en dollar, la Russie propose à l’Europe de passer à l’euro.

La Russie a annoncé le 24 mai, à l’occasion du Forum économique de Saint-Petersbourg, qu’elle abandonnerait le dollar comme monnaie pour son commerce extérieur de biens et services, au bénéfice de l’euro, si l’Union européenne accepte de se retirer des sanctions américaines contre Moscou (tout en ouvrant grand les bras aux cryptomonnaies, il faut bien se diversifier).

Faire de l’euro la monnaie des paiements internationaux, au moins entre la Russie et l’Europe ?

L’annonce – ou l’invitation devrais-je dire, puisque la condition est que l’Europe se désolidarise des sanctions américaines contre Moscou – est restée relativement discrète, mais elle pourrait augurer d’un changement majeur du paysage commercial international.

Plusieurs obstacles s’opposent cependant encore à pareille recomposition monétaire. Même si ce retournement d’alliance européen a peu de chances de se produire, les Russes le proposent dans un contexte qui, loin d’être innocent, peut donner à réfléchir dans le Vieux Continent.

Derrière le dollar, Trump et les sanctions américaines

Car alors que les Européens doivent déjà réagir au protectionnisme américain sur l’acier, l’aluminium et l’automobile, le retrait de Washington de l’accord iranien a mis en porte-à-faux les entreprises européennes qui s’étaient engouffrées dans la brèche ouverte en 2015.

Ces entreprises se demandent maintenant si elles pourront être poursuivies par le Département américain de la Justice, comme c’est arrivé en 2014 à BNP Paribas, contrainte de payer une amende de quelque 9 Md€ pour avoir eu des échanges en dollars avec des pays sous embargo américain (Cuba, l’Iran, le Soudan et la Libye).

BNP Paribas ayant fait transiter l’argent de clients soudanais, cubains et iraniens par sa filiale américaine, la première banque française était entrée sous la surveillance des autorités américaines, pour une durée de cinq ans, conformément à la procédure américaine, exposant ses comptes à l’espionnage économique américain.

« Tant que le dollar sera la monnaie internationale du commerce, [ce sera un] atout fantastique pour les Etats-Unis dans la guerre commerciale que nous sommes en train de vivre », déplorait le 18 mai dernier Karine Berger, ex députée (PS) et co-autrice en 2016 d’un rapport parlementaire sur l’extraterritorialité de la législation américaine, dans une émission du site Arrêt sur images.

Le Crédit Agricole a aussi été contraint en 2015 de verser 800 M$ aux autorités américaines pour violation des embargos américains sur le Soudan, Cuba et l’Iran. Les mêmes poursuites judiciaires ont frappé la Société Générale, pour ne parler que des sociétés françaises.

Les banques ne sont pas les seules concernées, mais sont particulièrement exposées. En Europe, on peut aussi citer HSBC, Standard Chartered, ING, le Crédit Suisse, ABN Amro, Lloyds, Barclays, la Deutsche Bank, qui ont négocié leurs amendes avec le département américain de la Justice…

Refuser au « DoJ » ses chantages, c’est s’exposer à perdre sa licence pour opérer aux Etats-Unis.

D’où la proposition russe de faire de l’euro la monnaie de paiement internationale d’un plus grand nombre de transactions pour s’affranchir de la tutelle américaine.

Contourner le dollar pour échapper aux sanctions américaines

Si le groupe pétrolier français Total a acquis en décembre 2013 20% des parts du consortium russe gazoduc Yamal LNG pour construire un gazoduc au nord de la Russie (dont la mise en service doit démarrer d’ici la fin de l’année), il a « dû déployer des trésors d’imagination politique et financière afin de contourner les sanctions [américaines] », détaille Le Nouvel Obs, qui précise que « l’investissement de Total a transité à travers des fonds exotiques, en monnaie chinoise ».

Le renforcement des sanctions américaines à l’encontre de la Russie (ainsi que de l’Iran et de la Corée du Nord) en août dernier complique toutefois la donne pour Total, et les autres entreprises européennes qui souhaitent travailler avec la Russie.

Les sanctions américaines peuvent désormais viser « les entreprises qui travaillent sur des pipelines venant de Russie, en limitant par exemple leur accès aux banques américaines ou en les excluant des marchés publics aux Etats-Unis ».

Avec le renforcement des sanctions, la construction du gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne est clairement dans le viseur, la loi américaine sanctionnant en particulier les entreprises investissant dans les infrastructures d’export de gaz russe : de quoi compliquer les projets du Français Engie, des Allemands Uniper et Wintershall, l’Autrichien OMV et l’Anglo-néerlandais Shell.

Total, de son côté, a vu, après plus d’un an de discussions, sa participation dans un deuxième projet gazier en Sibérie confirmée lors de la visite du président français Emmanuel Macron en Russie le 24 mai dernier, preuve que le dossier est éminemment politique et sensible.
[NDLR : Ce jeu de sanctions / négociations et de lutte pour mettre fin au règne du dollar est le sujet de prédilections de Jim Rickards, économiste et consultant financiers pour la CIA, qui vous explique comment en profiter ici.]

Mais un nouveau bataillon pourrait bouleverser cette guerre commerciale et cette guerre des monnaies, comme nous le verrons demain.

Antony Drugeon

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