La guerre en Iran révèle les limites de l’arsenal américain : pour certains missiles, reconstituer les stocks prendra plusieurs années. Cette fragilité stratégique pourrait ouvrir un cycle de commandes majeur pour les industriels de la défense.
L’un des débats persistants entourant la guerre en Iran porte sur la quantité d’armes que les Etats-Unis ont employée, soit pour attaquer l’Iran, soit pour défendre les bases militaires américaines contre les attaques iraniennes.
Et cette question du nombre d’armes employées nous amène à celle du nombre d’armes encore disponibles dans les stocks américains.
Si ces stocks restants sont faibles, cela remet en question la capacité des Etats-Unis à maintenir la guerre en Iran et à répondre à des attaques survenant dans les poudrières du monde entier.
Donald Trump affirme que les Etats-Unis disposent de tout l’armement nécessaire pour poursuivre la guerre et répondre à de nouvelles menaces. Cette affirmation est absurde. La vérité, c’est que l’arsenal est presque totalement vide dans certains cas, et dangereusement faible dans d’autres.
Il est difficile de se procurer des données tangibles, mais nous avons pu obtenir des chiffres raisonnablement précis, auprès de sources du Pentagone, et auprès de fabricants d’armes eux-mêmes.
Voici une synthèse des systèmes d’armement essentiels qui sont en quantité insuffisante, avec les quantités exigées pour regarnir les arsenaux américains, les livraisons prévues, la capacité de production annuelle, ainsi que les délais estimés pour que les stocks reviennent à leurs niveaux d’avant-guerre.
Missile de croisière Tomahawk
- Plus de 1 000 missiles ont été utilisés en Iran, à ce jour.
- Pour l’exercice budgétaire 2027, le Pentagone en réclame 785.
- Les livraisons prévues sur l’exercice 2026 sont de 207 unités.
- La capacité de production annuelle est comprise entre 600 et 1 000 missiles, bien que le chiffre le plus bas soit plus réaliste.
- Il n’est pas prévu que le stock revienne au niveau d’avant-guerre avant fin 2030 ou début 2031.
Missiles intercepteurs THAAD
- Environ 290 missiles ont été utilisés en Iran, à ce jour.
- Pour l’exercice budgétaire 2027, le Pentagone en réclame 857.
- Les livraisons prévues sur l’exercice 2026 sont de 92 unités.
- La capacité de production annuelle est comprise entre 96 et 400 missiles, bien que le chiffre le plus bas soit plus réaliste.
- Il n’est pas prévu que le stock revienne au niveau d’avant-guerre avant fin 2029.
Missiles intercepteurs du système de défense aérienne Patriot
- Environ 1 430 missiles ont été utilisés en Iran, à ce jour.
- Pour l’exercice budgétaire 2027, le Pentagone en réclame 3 203.
- Les livraisons prévues sur l’exercice 2026 sont de 172 unités.
- La capacité de production annuelle est d’approximativement 2 000 missiles.
- Il n’est pas prévu que le stock revienne au niveau d’avant-guerre avant mi-2029.
Missile intercepteur antibalistique RIM-161 (SM-3)
- C’est un système conçu pour détruire des missiles balistiques aériens en approche.
- A ce jour, environ 250 missiles ont été utilisés en Iran.
- Pour l’exercice budgétaire 2027, le Pentagone en réclame 214.
- Les livraisons prévues sur l’exercice 2026 sont de 52 unités.
- La capacité de production annuelle est comprise entre 156 et 250 missiles, bien que le chiffre le plus bas soit plus réaliste.
- Il n’est pas prévu que le stock revienne au niveau d’avant-guerre avant début 2029.
Missile intercepteur antibalistique RIM-174 (SM-6)
- C’est un système conçu pour détruire des aéronefs et des missiles en approche mais qui peut également frapper des navires.
- A ce jour, environ 370 missiles ont été utilisés en Iran.
- Pour l’exercice budgétaire 2027, le Pentagone en réclame 540.
- Les livraisons prévues sur l’exercice 2026 sont de 125 unités.
- La capacité de production annuelle est comprise entre 240 et 500 missiles, bien que le chiffre le plus bas soit plus réaliste.
- Il n’est pas prévu que le stock revienne au niveau d’avant-guerre avant fin 2028 ou début 2029.
Missile de croisière air-sol à longue portée AGM-158 (JASSM)
- C’est un missile de croisière qui peut être lancé par les avions de l’Armée de l’air américaine en maintenant une distance de sécurité (« standoff »).
- Environ 1 100 missiles ont été utilisés en Iran, à ce jour.
- Pour l’exercice budgétaire 2027, le Pentagone en réclame 821.
- Les livraisons prévues sur l’exercice 2026 sont de 484 unités.
- La capacité de production annuelle est d’environ 860 missiles.
- Il n’est pas prévu que le stock revienne au niveau d’avant-guerre avant mi-2027.
Missile sol-sol (PrSM)
- Il s’agit d’un missile sol-sol destiné aux frappes de précision.
- A ce jour, environ 70 missiles ont été utilisés en Iran.
- Pour l’exercice budgétaire 2027, le Pentagone en réclame 1 134.
- Les livraisons prévues sur l’exercice 2026 sont de 70 unités.
- La capacité de production annuelle est d’environ 680 missiles.
- Il n’est pas prévu que le stock revienne au niveau d’avant-guerre avant fin 2026.
Ces données sont centrées sur les systèmes d’armement américains les plus importants utilisés en Iran, notamment les missiles de croisière et les missiles intercepteurs et de frappe.
Elles comprennent d’autres données moins spectaculaires, mais qui sont tout aussi importantes, notamment les pénuries mondiales d’obus d’artillerie de 155 mm, qui ne sont pas utilisés en Iran mais représentent des armes cruciales sur le front en Ukraine.
Les chiffres du Pentagone ne collent pas
Certains faits essentiels sautent aux yeux, en observant les chiffres ci-dessus.
Le premier, c’est l’écart entre les armes réclamées par le Pentagone pour l’exercice 2027 et la quantité d’armes dont la livraison est prévue en 2026.
Les demandes de missiles Patriot pour 2027 sont près de 20 fois supérieures aux livraisons prévues cette année.
Les demandes de missiles THAAD pour 2027 sont plus de 9 fois supérieures aux livraisons prévues cette année.
Les demandes de missiles PrSM pour 2027 sont plus de 16 fois supérieures aux livraisons prévues cette année.
Et l’on constate les mêmes ratios élevés sur les autres systèmes.
Ce ratio jette un doute considérable sur la capacité des fabricants d’armement à répondre aux demandes du Pentagone.
Il est vrai que la production augmente, mais ces systèmes d’armement sont très complexes et donc sensibles, s’agissant des composants électroniques, systèmes de guidage, autodirecteurs radar [N.D.L.R. : système intégré à l’avant d’un missile pour détecter, suivre et acquérir une cible] et autres fonctionnalités qui les rendent efficaces.
Augmenter la production de ces systèmes est loin d’être aussi simple qu’augmenter celle d’une chaîne d’assemblage automobile. Certaines parties sont presque artisanales.
Il existe également un gros écart entre les armes demandées et la véritable capacité de production.
Les missiles Patriot demandés représentent 160 % des capacités de production estimées.
Les missiles THAAD demandés représentent près de 900 % des capacités actuelles, si l’on se base sur la fourchette basse des capacités estimées.
Cet écart explique pourquoi une bonne partie des objectifs de reconstitution des stocks ne sera pas remplie avant 2029 ou ultérieurement. Et même ces estimations à horizon 2029 ne permettraient ni d’accroître les attaques en Iran ni de mener de nouvelles guerres sur d’autres théâtres.
Les Etats-Unis négocient en position de faiblesse, en termes de stocks de systèmes d’armement. Et les affirmations de la Maison-Blanche n’y changeront rien.
La facture de l’Ukraine
L’arsenal américain ne serait pas si vide si les Etats-Unis n’avaient pas engagé autant d’armes en Ukraine.
Dès le début de cette guerre, en 2020, nous écrivions que la Russie gagnerait et que l’Ukraine était un état corrompu. Cela découlait de notre analyse initiale. La phase finale est désormais engagée, la Russie renforçant sa campagne à l’Est de l’Ukraine et le long de la côte de la mer Noire.
Les missiles Patriot et autres systèmes fournis à l’Ukraine ont accentué la pression sur les stocks américains et les capacités de production. Toutes ces armes n’ont pas uniquement été puisées dans les stocks américains, et l’Ukraine n’explique pas à elle seule que les stocks soient si bas au moment où l’Amérique combat en Iran.
Mais ce problème de répartition d’un nombre d’armes limité sur des théâtres concurrents est précisément celui que Washington aurait dû anticiper.
La Maison-Blanche a invoqué la loi « Defense Protection Act » pour lever les obstacles juridiques, logistiques et liés à la chaîne d’approvisionnement qui freinent la production d’armes. Evidemment, la situation ne serait pas si désespérée si Obama et Biden n’avaient pas consacré 12 ans à réduire les capacités de l’armée américaine.
En raison de l’affaire de l’ingérence russe et des deux procédures de destitution, Trump n’a pas pu faire grand-chose pour inverser la situation, au cours de son premier mandat.
Mais aujourd’hui, dans le cadre de son deuxième mandat, les choses commencent à s’améliorer.
Huit géants de la défense pour un déploiement colossal
Les principaux prestataires de la défense américains sont Lockheed Martin, RTX (ex- Raytheon), General Dynamics, Northrop Grumman, Boeing, L3Harris, HII (ex-Huntington Ingalls Industries) et Leidos.
Lockheed Martin est le principal fabricant des missiles THAAD, JASSM et PrsSM.
RTX est principal fabricant des missiles de croisière Tomahawk, du système de défense aérienne Patriot, du SM-3 et du SM-6.
HII construit des porte-avions et des sous-marins nucléaires.
Northrop Grumman, constructeur des bombardiers furtifs B-2, est un partenaire majeur du programme d’avions de combat avancés F-35.
L3Harris se spécialise dans les télécommunications avancées, la guerre électronique, les capacités de vision nocturne et les moteurs de fusée.
Leidos travaille étroitement avec les services du renseignement sur les opérations cyber et les logiciels de mission.
General Dynamics construit le char de combat Abrams M1 ainsi que des sous-marins à propulsion nucléaire.
Les divisions espace et défense de Boeing se concentrent sur les avions de combat, les hélicoptères et les systèmes satellitaires et spatiaux.
En dehors de ces huit géants, les sociétés SAIC, Booz Allen, Textron, SpaceX, Palantir, Anduril et General Atomics font également partie des grands prestataires de la défense.
Dans un contexte où le Pentagone reconstitue ses stocks et investit dans de nouvelles technologies, les contrats vont affluer vers des prestataires bien établis et des entreprises plus récentes.
Le prochain boom de la défense débute ici
La situation critique des stocks d’armement américains et l’obsolescence de nombreux systèmes utilisés en première ligne sont une honte nationale.
Les systèmes de défense aérienne Patriot peuvent détruire des missiles balistiques et de croisière, mais la menace croissante que représentent les armes hypersoniques avancées est un nouveau défi.
La Russie a sans cesse visé les Patriot, en Ukraine, soulignant la vulnérabilité de ces systèmes de défense aérienne coûteux, face aux attaques de missiles modernes.
Cela dit, les échecs passés ouvrent la voie à de nouvelles opportunités.
Le Pentagone est résolu à reconstituer ses stocks et à construire de nouveaux systèmes mieux adaptés à l’ère de l’IA, aux essaims de drones et aux armes hypersoniques.
Les investisseurs qui souhaitent réduire leur exposition au boom de l’IA pourraient considérer la défense comme la prochaine grande thématique d’investissement.
