La Chronique Agora

La flotte fantôme de Trump

La semaine précédant Noël, les actions de Huntington Ingalls Industries ont bondi de 10 %. En cause : le lancement annoncé d’une nouvelle flotte de guerre voulue par Donald Trump. Une « Golden Fleet » clinquante, coûteuse, politiquement symbolique… et très probablement dépassée avant même sa mise à l’eau. Derrière l’agitation et les proclamations martiales, se dessine une fuite en avant budgétaire et stratégique aux airs de déjà-vu.

La semaine précédant Noël, les actions du constructeur naval Huntington Ingalls Industries ont progressé de 10 %. L’entreprise s’apprête à construire une toute nouvelle classe de navires… inutiles.

Investors’ Business Daily :

« Selon un article du Wall Street Journal, la marine américaine va commencer à construire une nouvelle classe de navires de guerre qui sera la pièce maîtresse de l’initiative ‘Golden Fleet’ du président Donald Trump. Annoncés lundi soir, les nouveaux navires seront baptisés ‘Trump-Class’…

Ce nouveau projet fait suite aux critiques formulées par Trump à l’encontre des navires de la marine américaine, qu’il avait qualifiés de ‘laids’ lors d’un discours prononcé plus tôt cette année. »

La presse aime se complaire dans le « chaos » et les « contradictions internes » de l’administration Trump. Elle ne se rend pas compte que cette méthode, en apparence erratique, dissimule une certaine folie.

Violence… confusion… intimidation… tout cela est intentionnel… du moins d’un point de vue historique… et parfaitement cohérent. Presque tout ce que l’administration a fait va dans le même sens.

Cette semaine par exemple, deux proclamations remarquables de Trump ont été faites.

Dans la première, le président américain a considérablement augmenté le budget consacré à la guerre.

Voici ce que nous dit le Comité pour un budget fédéral responsable :

« Dans un message publié sur Truth Social, le président Trump a appelé à augmenter le budget de la défense pour l’exercice 2027 à 1 500 milliards de dollars, au lieu des 1 000 milliards qu’il avait précédemment proposés. Nous estimons à titre préliminaire que cela augmenterait les dépenses de défense de 5 000 milliards de dollars d’ici 2035, ajoutant 5 800 milliards de dollars à la dette nationale si l’on inclut les intérêts. »

Puis, il a pris le contrôle direct de l’industrie de l’armement.

Bloomberg explique :

« Les principaux fournisseurs du gouvernement dans le domaine de la défense doivent mettre fin aux rachats d’actions, cesser de verser des dividendes et plafonner la rémunération des dirigeants à 5 millions de dollars par an jusqu’à ce qu’ils investissent davantage dans les usines et la recherche afin d’accélérer le développement.

Quelques heures plus tard, Trump a signé un décret sur cette décision. Et dans un autre message, il a pointé du doigt RTX Corp., fabricant du célèbre système de missiles Patriot.

Raytheon, le nom de la division défense de RTX, ‘ne fera plus affaire avec le ministère de la Guerre’ à moins qu’elle ne ‘passe à la vitesse supérieure’ en augmentant ses investissements initiaux dans les usines et les équipements, a-t-il déclaré. Les actions de RTX, ainsi que celles de ses concurrents Northrop Grumman Corp., Lockheed Martin Corp. et General Dynamics Corp., ont reculé. »

Eh bien !

Il est temps de recharger nos réserves de cynisme.

Mais le problème auquel était confrontée l’Histoire, au début du XXIᵉ siècle, était le suivant : l’empire américain était si dominant… avec une telle avance sur le reste du monde… qu’il semblait presque impossible de le faire tomber. Et pourtant, il devait décliner, tôt ou tard.

Mais au lieu de s’incliner et de vieillir avec grâce, les Etats-Unis semblaient devenir plus forts. Le budget était équilibré. La dette américaine s’élevait à 5 600 milliards de dollars et diminuait. La puissance militaire américaine était sans égale… et n’avait pas de véritables ennemis. La Russie voulait rejoindre l’OTAN. La Chine voulait rejoindre l’OMC. Les deux pays voulaient faire partie du grand ordre américain, et non en être les ennemis.

Il aurait fallu beaucoup de mauvais jugements pour faire tomber un tel empire.

Mais alors, Dame Histoire, cette superbe coquette, a trouvé les hommes dont elle avait besoin.

George W. Bush a lancé sa guerre absurde contre l’Irak. Puis la guerre en Afghanistan. Puis la guerre contre le terrorisme… les taux d’intérêt zéro de la Fed… la guerre contre le COVID… les plans de relance… les déficits massifs… le wokisme… l’Ukraine… Gaza… la DEI… les droits de douane.

Obama, Trump, Biden, puis Trump à nouveau… et nous voilà aujourd’hui avec 38 000 milliards de dollars de dette… tandis que d’anciens amis se préparent au pire, au cas où.

Et maintenant, plutôt que de tenter de réparer les dégâts — en réduisant les déficits et en désamorçant les guerres — l’administration bat encore plus fort le tambour de la guerre.

Entre autres choses, elle introduit un tout nouveau fantasme… une « flotte dorée » de nouveaux navires, conçus pour flatter à la fois la vanité et les goûts esthétiques de Trump.

Investir davantage dans des navires de surface n’est pas vraiment grave, comparé à l’abominable projet de loi budgétaire de Trump… ou à l’enlèvement de chefs d’Etat étrangers. Mais ces nouveaux navires risquent non seulement de provoquer un désastre financier, mais aussi un désastre naval.

David Stockman explique :

« A l’heure actuelle, le ciel est rempli de satellites et les arsenaux militaires regorgent de missiles balistiques, de missiles de croisière et d’avions de combat puissants et meurtriers. Bientôt, des bombardiers seront capables de lancer des nuées de centaines de drones armés sur des groupes de combat de la marine flottant à la surface des eaux comme des proies faciles. »

La marine affirme que ces « aimants à bombes […] seront au cœur de l’initiative Golden Fleet de la marine et seront les premiers du genre à offrir une puissance de feu dominante et un avantage décisif sur leurs adversaires, en intégrant les armes de frappe profonde les plus avancées d’aujourd’hui aux systèmes révolutionnaires des années à venir ».

Il est toutefois plus que probable que la marine dépensera des milliards pour concevoir ces nouveaux navires et tout l’équipement sophistiqué qui les accompagnera… et que, lorsqu’ils seront prêts à être mis à l’eau, tout le monde se rendra compte qu’ils sont déjà obsolètes.

Les trois destroyers de classe Zumwalt, par exemple, ont coûté chacun 8 milliards de dollars. La marine n’a jamais réussi à leur trouver une mission claire, et la production des 24 navires supplémentaires initialement prévus a été annulée.

Les frégates de classe Constellation ont été conçues, puis reconçues. Après avoir dépensé 9 milliards de dollars, la marine a abandonné. Aucune n’a été construite.

Et la marine regrette probablement d’avoir lancé les navires de combat littoral en 2002. Après avoir bourré les coques de gadgets coûteux et d’équipements électroniques de pointe, les systèmes mécaniques de base ont lâché. L’un d’entre eux est tombé en panne en mer et a dû être remorqué jusqu’au port. Les dépassements de coûts ont dépassé 200 % des estimations. Finalement, en février dernier, le programme a été abandonné.

Les porte-avions de classe Ford et les sous-marins de classe Columbia ont eux aussi été victimes de dépassements de coûts et de retards.

Avec un peu de chance, les navires de classe Trump ne seront jamais construits. Les entrepreneurs du secteur de la défense continueront à gagner des milliards en concevant et en testant de nouveaux systèmes d’armement. Mais au moins, ils n’auront pas à subir l’humiliation de les voir couler au combat.

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