La Chronique Agora

Énergie : le rapprochement russo-américain pourrait changer la donne

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Du gazole aux gazoducs Nord Stream, les négociations entre Washington et Moscou dépassent largement le dossier ukrainien. Un accord pourrait faire baisser les prix de l’énergie et placer la Chine dans une position délicate.

Les négociateurs américains et russes ont multiplié les échanges ces derniers temps autour des marchés mondiaux de l’énergie et du rôle de la Russie dans la guerre en Ukraine.

Les accords en discussion sont si nombreux — certains ont déjà été annoncés — qu’il devient difficile de suivre l’actualité. Et chacun a des implications qui dépassent largement son seul objet.

Malgré le blocage du détroit d’Ormuz, le monde ne manque pas de pétrole. Les États-Unis, la Russie et le Venezuela en disposent en abondance. Des volumes importants continuent aussi de sortir du golfe Persique, même si le coût des assurances en renchérit le prix.

Mais les voitures et les camions ne roulent pas au pétrole brut. Ils consomment de l’essence et du gazole. Les avions, eux, utilisent un carburant à base de kérosène. Tous sont des produits raffinés. Le véritable goulot d’étranglement ne se trouve donc pas dans le golfe Persique, mais dans les raffineries.

L’Ukraine fait exploser des raffineries russes à l’aide d’essaims de drones relativement faciles à fabriquer. Or, la Russie est un grand exportateur de produits raffinés, tout comme les pays du golfe Persique. Les dégâts infligés aux installations russes, conjugués aux exportations limitées de produits raffinés du Golfe, réduisent l’offre mondiale de gazole et maintiennent les prix à un niveau élevé.

Cette hausse se répercute ensuite sur les consommateurs, puisque les camions assurent le transport d’une grande partie des marchandises et des approvisionnements du pays. Voilà la véritable source de l’inflation actuelle.

Trump veut que l’Ukraine cesse de frapper les raffineries russes. La situation ne manque pas d’ironie : pour mener ces attaques, Kiev utilise des données de géolocalisation et des renseignements satellitaires fournis par les États-Unis. Si Trump mettait simplement fin à ce partage de renseignements, il pourrait considérablement entraver les frappes ukrainiennes contre la Russie. L’Ukraine dépend en effet largement de l’imagerie satellitaire et des données de ciblage fournies par ses partenaires. Trump a récemment menacé de couper cette assistance.

Les États-Unis se décident enfin à avancer sur le terrain diplomatique pour conclure des accords avec Moscou. L’un d’eux permettrait à des investisseurs américains d’acquérir des actifs de Lukoil, un grand groupe énergétique russe doté d’un réseau de stations-service distribuant essence et gazole. Washington pourrait proposer un allègement partiel des sanctions, permettant ainsi à la production russe de Lukoil d’alimenter son réseau de distribution. Ce serait un pas de plus vers une baisse des prix à la pompe.

Le gaz naturel aussi

Un autre accord à l’étude permettrait à des investisseurs américains de prendre des participations dans les gazoducs Nord Stream, qui relient la Russie à l’Allemagne.

Ce gaz relativement bon marché a joué un rôle essentiel dans la réussite industrielle et exportatrice de l’Allemagne, alors que le pays abandonnait progressivement le nucléaire et réduisait sa dépendance aux centrales à charbon au nom de la grande escroquerie verte.

Une opération clandestine, probablement menée par la CIA et le MI6, a fait sauter une partie des installations de Nord Stream en septembre 2022, dans le but de tarir les revenus de la Russie après le début de la guerre en Ukraine. Moscou a trouvé d’autres débouchés pour une partie de son gaz. Mais l’envolée des coûts de l’énergie a rendu l’industrie allemande non compétitive sur les marchés mondiaux.

L’arrivée de capitaux américains dans Nord Stream pourrait permettre de réparer les gazoducs et de rétablir les livraisons de gaz russe vers l’Europe. En échange de son feu vert à ces investissements, la Russie obtiendrait un allègement des sanctions américaines.

L’ensemble de ces mesures aurait pour effet d’accroître l’offre de gazole et de gaz naturel, et de faire baisser les prix mondiaux. L’Ukraine serait l’une des grandes perdantes, mais elle est de toute façon en train de perdre la guerre. Une forme de détente entre Moscou et Washington contribuerait à mettre plus rapidement fin au conflit. Autre avantage : la Russie pourrait aider les États-Unis à faire pression sur l’Iran pour mettre un terme à la guerre qui s’y déroule.

Les investisseurs doivent comprendre les liens entre tous ces dossiers. Énergie, argent, sanctions, Ukraine, Iran, Russie, États-Unis : tout s’entremêle à plusieurs niveaux. Une approche diplomatique de cet ensemble pourrait ouvrir la voie à la paix et à la prospérité.

Outre l’Ukraine, la Chine serait l’autre grande perdante si les États-Unis et la Russie s’alliaient pour isoler le Parti communiste chinois (PCC). L’un des principaux obstacles à un tel accord d’ensemble vient de l’Europe occidentale et du Royaume-Uni, qui semblent animés d’une pulsion suicidaire les poussant à vouloir entrer en guerre contre la Russie — une guerre qu’ils perdraient.

Les points de passage stratégiques

Les investisseurs connaissent bien la notion de goulot d’étranglement géographique. Le transport maritime mondial dépend de plusieurs passages stratégiques, parmi lesquels les détroits d’Ormuz et de Malacca, le canal de Suez, le détroit de Bab el-Mandeb à l’entrée de la mer Rouge, ou encore le canal de Panama.

Les routes maritimes arctiques qui passent au large du Groenland deviennent, elles aussi, un enjeu de cette nature. Mais les chaînes d’approvisionnement mondiales comportent d’autres points de blocage potentiels, qui ne sont pas strictement géographiques. Nord Stream en est un. Les raffineries produisant du gazole en sont un autre.

La Russie joue un rôle essentiel dans le transport maritime arctique, le réseau de gazoducs Nord Stream et le raffinage mondial. La Chine, qui dépend des importations d’énergie pour faire tourner son économie, est vulnérable à toute interruption des flux transitant par chacun de ces points stratégiques.

Les États-Unis exercent déjà une influence sur nombre d’entre eux et pourraient l’étendre en coopérant avec la Russie. La Chine se retrouverait alors seule face à la puissance combinée de Washington et de Moscou, capable de peser sur ces voies d’approvisionnement essentielles.

Laissons du temps à ces manœuvres énergétiques et géostratégiques. Elles ne régleront pas les problèmes d’inflation et ne relanceront pas la croissance du jour au lendemain. Mais elles constituent des avancées importantes dans la bonne direction. Trump et Poutine savent tous deux exactement ce qu’ils font.

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