La Chronique Agora

L’Empire piégé par sa monnaie

Trap with a stack of money. Dangerous risk for investment or deception in business. Black background

Alors que Donald Trump menace d’imposer de nouveaux droits de douane à des alliés européens, le chaos politique et économique s’intensifie. Mais derrière les provocations et les coups de force se cache une réalité plus profonde : Trump est désormais l’otage, d’un système fondé sur la dette, la spéculation et la domination du dollar. Un système qu’il ne peut ni réformer ni laisser s’effondrer.

« Je pense que nous devons apaiser le pays, et non l’enfoncer davantage dans le chaos. » — Rand Paul, à propos de la menace de Trump d’invoquer la loi sur l’insurrection

Samedi dernier, le chaos s’est encore aggravé. Reuters rapporte :

« Trump promet des droits de douane contre huit pays européens au sujet du Groenland

Dans un message publié sur Truth Social, Trump a déclaré que des droits de douane supplémentaires de 10 % entreraient en vigueur le 1er février sur les marchandises en provenance du Danemark, de la Norvège, de la Suède, de la France, de l’Allemagne, des Pays-Bas, de la Finlande et de la Grande-Bretagne — tous déjà soumis à des droits de douane imposés par Trump. »

Wow… est-il en train de dresser même nos plus proches alliés contre nous ? Est-ce vraiment le rôle qu’il est appelé à jouer dans l’Histoire ?

La semaine dernière, nous avons laissé en suspens — comme un condamné au bout d’une corde — une question : y a-t-il quelque chose que Donald Trump ne peut absolument pas faire ?

Mais avant d’y répondre, laissez-nous vous dire quelques mots de notre vie ici, au Nicaragua. Nous sommes arrivés dans le pays la semaine dernière, après cinq années d’absence. Peu de choses semblaient avoir changé. Le même aéroport. Les mêmes déchets le long des routes. Les mêmes charrettes tirées par des chevaux et les mêmes tôles rouillées.

Il y avait toutefois davantage de postes de contrôle de police. Nous ignorons ce qu’ils contrôlent exactement. Comme dans tous les régimes autoritaires, les dirigeants redoutent d’être renversés. Ils ne savent ni par qui, ni quand… alors ils tentent de tout surveiller, au cas où.

L’impact dépend toujours des circonstances particulières. Ici, au Nicaragua, on trouve, à quelques kilomètres de distance, à la fois certains des niveaux de vie les plus élevés et certains des plus bas. En voiture, pour se rendre à la station balnéaire de Rancho Santana, par exemple, on traverse ce qui s’apparente à une pauvreté extrême. Les gens vivent dans des masures au sol en terre battue et au toit de tôle. Ils disposent de très peu d’argent. Leur alimentation est pauvre et leur espérance de vie faible.

Mais une fois arrivés au ranch, c’est une tout autre histoire. Des jardins soigneusement entretenus. Des maisons valant des millions de dollars, perchées sur les collines surplombant le Pacifique. Le climat est presque parfait (il peut y avoir du vent !). La vue est spectaculaire. La nourriture des trois restaurants du complexe est excellente. Le service est irréprochable. Et chaque maison dispose de sa propre équipe de cuisiniers, de jardiniers et de femmes de ménage.

Riches et pauvres vivent sous le même soleil et sont soumis aux mêmes lois… et peuvent même être arrêtés aux mêmes contrôles de police. Mais pour un homme blanc sous les tropiques, avec suffisamment de crème solaire, le Nicaragua peut être un endroit très agréable.

La vérité plus profonde s’est révélée sur le trajet jusqu’ici. Nous nous sommes arrêtés pour rendre visite à un vieil ami en Floride. Il a passé sa vie à courir après le gros gain, en investissant dans de petites start-up qui ne semblaient jamais aboutir. Il s’est appauvri peu à peu, attendant que « son bateau arrive ». Finalement, le bateau s’est écrasé contre le quai !

Mais il est devenu fabuleusement riche lorsqu’une action qu’il détenait depuis des années a été introduite en Bourse de façon inattendue. En quelques jours, il est passé de dormir dans sa voiture… à vivre dans une grande maison à Boca Raton, avec du personnel à plein temps pour s’occuper de lui.

Malheureusement, à peu près au moment où il est devenu si riche, il semble avoir été victime d’un accident vasculaire cérébral. Ainsi, malgré ses millions, tout ce qu’il peut faire aujourd’hui est de rester assis dans un fauteuil roulant, regarder des matchs de football et rêver d’une vie merveilleuse que son argent ne peut plus lui offrir.

Pendant ce temps, le destin des Etats-Unis — et peut-être du monde entier — semble reposer entre les mains d’un autre homme blanc, lui aussi errant sous les tropiques et qui, selon certains, serait également victime d’un accident vasculaire cérébral. Il a pris le contrôle du Vénézuela. Aujourd’hui, il affirme « diriger » le pays.

Il dit aussi qu’il dirigera le Groenland.

Et peut-être dirigera-t-il les deux. Mais qui dirige Donald J. Trump ?

Trump ne s’est pas créé tout seul. Sa vie et sa fortune ont été façonnées par la bulle économique post-1971. Ses investissements — qui se dirigeaient vers l’insolvabilité dans les années 1990 — ont été sauvés par la baisse des taux d’intérêt et l’abondance du crédit en dollars.

Chacun de ces dollars a été emprunté, non gagné. Et ils laissent leur empreinte sur l’économie sous forme de dette — soit environ 105 000 milliards de dollars de dette totale aux Etats-Unis. Cela représente près de 1,5 million de dollars par famille. A un taux d’intérêt de 4 %, cela impliquerait, pour chaque famille, des paiements mensuels — intérêts seuls — d’environ 5 000 dollars… soit près de la moitié du revenu net moyen d’un foyer.

Cet argent ne peut pas non plus être retiré du marché boursier spéculatif. Dès que les actions seraient vendues pour tenter de couvrir la dette, la bulle éclaterait… ce que M. Trump ne peut absolument pas se permettre. Il est évident que cette dette ne sera jamais remboursée.

Et même si la situation pourrait être corrigée par des coupes radicales à la Milei, c’est là encore quelque chose que Donald Trump est incapable de faire. C’est un homme qui prône des taux d’intérêt bas et un Etat fort. Et il est le premier bénéficiaire de l’économie spéculative. C’est elle qui l’a sauvé de la faillite et qui a fait de lui l’homme le plus puissant du monde.

Rappelons que les dirigeants charnières sont souvent choisis par l’Histoire. A chaque époque, son homme. Ils peuvent être au départ des opportunistes effrontés et superficiels. Mais quels qu’ils soient, ils doivent évoluer. Ils doivent penser ce qu’ils doivent penser… et faire ce qu’ils doivent faire… en fonction des circonstances.

La circonstance clé de 2026 est que la domination de Donald Trump dépend du dollar de l’ère de la bulle… et que le dollar dépend de la volonté des étrangers de l’accepter. Le jour où ils cesseront d’en remplir leurs coffres, les dollars reviendront aux Etats-Unis, et tout le poids de l’impression monétaire du dernier demi-siècle s’abattra sur le pays comme une plaie.

Bien sûr, d’ici là, nous serons peut-être tous en train de baver, impuissants, devant les éliminatoires de la NFL… mais plus pauvres, certainement pas plus riches.

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