Quelle que soit l’issue, la guerre et ses répercussions prolongent une même réalité pour l’Europe : celle d’une dépendance accrue, d’une économie sous tension et d’un système mondial où les chocs géopolitiques se traduisent désormais immédiatement en crises énergétiques, industrielles et sociales.
Le conflit n’est pas terminé, loin de là… et l’Europe se retrouvera prise en étau, quelle que soit l’issue, avec seulement de mauvaises hypothèses de sortie de crise.
Une victoire israélo-américaine décisive ancrerait davantage l’Europe dans un système dominé par les États-Unis, où la politique énergétique et les sanctions sont décidées à Washington – et où l’Europe est rançonnée, mise à l’amende, comme avec les tarifs douaniers présentés il y a presque un an jour pour jour.
Un conflit prolongé, une impasse confuse ou un échec manifeste des États-Unis obligerait les capitales européennes à envisager de supporter seules le coût de la guerre en Ukraine et sans disposer d’un nouveau stock d’armement américain.
Moscou a relevé le défi de la guerre d’attrition que voulaient lui imposer l’Europe et les États-Unis : non seulement la Russie n’est pas à genoux, mais c’est l’Ukraine qui va manquer de munitions.
Les États-Unis se retrouvent en cinquième semaine d’un conflit qui devait durer cinq jours.
Les stocks de missiles US ont baissé beaucoup plus vite que prévu ; ce qui reste disponible va désormais être contingenté et mobilisé à 100 % par la défense d’Israël et la poursuite de la guerre dans le Golfe – que Washington ne peut pas se permettre de perdre, contrairement à l’Ukraine et à la défense d’Israël.
Pour les autres pays du Golfe, Washington a déjà jeté l’éponge et prétend leur faire payer le coût de leur défense : même avec des milliards de dollars, les missiles antimissiles ne sortiront pas assez vite des usines américaines ; les radars à 500 millions de dollars, ou même à 1 milliard de dollars pièce, détruits en Jordanie, au Qatar, au Koweït, ne seront pas remplacés en quelques semaines.
Le Pentagone ne manque pas d’argent – qui peut s’imprimer à volonté – mais de disponibilité d’un matériel sophistiqué qui ne s’imprime pas.
On n’intercepte pas un Shahed ou un Khorramshahr hypersonique en tirant dessus avec une liasse de billets de 100 dollars.
L’Europe va devoir trouver une issue au conflit ukrainien : les États-Unis ne vont pas nous laisser le choix, ils sont désormais occupés ailleurs – et rouvrir discrètement la porte au gaz ou au pétrole russe.
Ils vont devoir réévaluer leur diplomatie énergétique, voir quel parti tirer des Nouvelles Routes de la Soie et des relations avec les BRICS, sinon c’est consentir à une dépendance complète (pour le GNL) envers un allié dont le leader n’a que mépris pour ses vassaux.
Pour la Chine, la diversification qui englobe pétrole et gaz russes, approvisionnements africains et latino-américains, réserves stratégiques et énergies renouvelables nationales a été conçue précisément pour éviter le type de chocs que nous subissons de plein fouet.
Elle serait certes confrontée à des prix plus élevés et à des marges plus faibles, mais elle ne serait pas structurellement coupée de ses approvisionnements.
Et chaque baril négocié hors pétrodollar, chaque solution de contournement mise en place sous la pression érode le pouvoir monétaire que Washington s’efforce de défendre.
En clair, Washington n’a plus vraiment le choix : il faut remporter la victoire, et tant pis si elle est laborieuse au lieu d’apparaître éclatante comme le prétendait Trump dès le 2 mars.
Le Moyen-Orient reconfiguré – à grand frais, c’est désormais une certitude, vu l’ampleur des destructions déjà infligées par l’Iran – et son extension vers l’Inde constituera l’instrument d’un empire américain revigoré et plus puissant : le pétrodollar consolidé (c’est une urgence vitale), les BRICS fragmentés, la Chine sous pression.
Dans le cas contraire, la guerre contre l’Iran et le corridor énergétique ne se contentera pas d’avoir pulvérisé le mythe de l’hyperpuissance et de l’invincibilité des États-Unis ; elle précipitera les pays du Sud vers un monde où aucune puissance ne pourra redessiner à elle seule la carte énergétique.
En cas d’embrasement et d’implication dans le conflit des monarchies du Golfe, vu la promesse d’une destruction mutuelle par l’Iran, la question immédiate est de savoir quelles infrastructures survivront.
Les deux plus grandes usines d’aluminium du Qatar ont été sérieusement endommagées en riposte à la destruction, jeudi dernier, des deux plus grands complexes sidérurgiques iraniens par des bombardements israéliens (spoiler : le prix de l’aluminium va grimper, mauvaise nouvelle pour le secteur automobile et la construction en Europe).
Et certains commencent à se demander si, pour échapper à l’humiliation d’une défaite et à ses conséquences désastreuses pour l’économie mondiale, Israël ou les États-Unis auront recours à l’arme nucléaire.
Si tel était le cas, avec une troisième guerre mondiale et un hiver nucléaire à suivre, nous n’aurions plus à nous poser la question de qui l’a gagnée, mais, pour les rares survivants, celle de savoir comment éradiquer les mythes apocalyptiques qui ont pu nous y conduire.
Une troisième guerre mondiale étant le scénario jugé le moins probable, examinons symétriquement celui qui semble quasiment avéré, et qui ne va pas non plus nous réconforter.
L’aluminium, nous l’avons déjà évoqué, va grimper, ainsi que celui de l’hélium (usines d’extraction à l’arrêt au Qatar). Les coûts de l’alimentation à l’échelle mondiale d’ici fin 2026 et début 2027 vont fortement progresser du fait de la pénurie d’engrais (encore une fois, le Qatar est impliqué : plus de gaz, plus de granules d’ANFO) qui se diffuse à travers la planète.
Les gouvernements ne se concertent pas actuellement pour déployer des coalitions navales multinationales pour des perturbations temporaires.
Les États-Unis ont reconnu qu’ils ne peuvent pas résoudre ce problème seuls ; leurs porte-avions ont été repositionnés hors de portée des drones iraniens, le Gerald Ford a probablement été endommagé et serait indisponible pour deux ans.
Cela confirme que le délai de réouverture d’Ormuz va se compter en mois et non en semaines.
La crise de la mer Rouge, déclenchée par les rebelles houthis, dure depuis 26 mois et les primes d’assurance ne sont jamais revenues à la normale.
Même si les alliés engageaient leur marine de guerre demain, parce que l’Iran ne disposerait plus de missiles pour les atteindre, le déminage d’un corridor de 34 kilomètres saturé de mines et de drones sous-marins iraniens nécessitera des semaines de préparation opérationnelle avant qu’un seul navire transportant de l’engrais puisse le traverser en toute sécurité.
La Corn Belt a besoin d’azote d’ici mi-avril : il en manquera. L’Inde doit être prête pour la saison des pluies (kharif) : il y a peu de chances qu’elle le soit d’ici mai. L’Australie a besoin d’urée d’ici juin. Il faut donc que le détroit d’Ormuz rouvre avant mi-mai.
Il ne s’agit pas d’échéances financières susceptibles de modifier les prix : il s’agit d’échéances photosynthétiques.
Si elles ne sont pas respectées, les pertes de rendement sont irréversibles : pas de crise alimentaire en Europe, qui a les moyens de payer, mais une perte de pouvoir d’achat très préjudiciable pour les ménages à faibles revenus, souvent endettés, incapables de rembourser, et qui pourraient faire face à des faillites personnelles par dizaines de milliers.
La flambée du prix des carburants – répercutée par les transporteurs – va renchérir le prix des produits frais ; la hausse du prix du gaz et de l’aluminium, celui des voitures et de la construction.
Même si la guerre s’arrêtait demain – et les marchés (bons du Trésor, indices boursiers) nous hurlent désormais que ce ne sera pas le cas –, tous les coûts vont grimper de concert au deuxième semestre 2026, ce qui va freiner l’activité de la plupart des secteurs déjà cités, causer la hausse du chômage, alimenter un climat de frilosité des consommateurs, alimentant une spirale récessionniste auto-réalisatrice.
Entre l’inflation qui nous fonce déjà dessus et la récession en embuscade, nous savons quelle sera la priorité de la BCE : soutenir l’activité et lâcher l’affaire sur la « stabilité monétaire ».
Mais afin de ne pas gaspiller ses cartouches, elle va attendre que les « mains fortes » se soient refait de la liquidité avant d’envoyer le « bon signal » aux marchés, qui auront eu tout le temps de corriger et de passer de surachetés à survendus.
Avec tout juste 10 % de repli à Wall Street ou sur le CAC 40 et l’Euro Stoxx 50, la survente n’est pas encore d’actualité : la correction ne fait que commencer.
