La Chronique Agora

L’accord de libre-échange Union européenne-Mercosur et la folie du protectionnisme

Pendant que Donald Trump construit des barrières douanières, l’Union européenne en abat… mais les résultats sont mitigés.

L’Union européenne (UE) et le Mercosur ont signé un accord commercial historique le vendredi 28 juin. Le qualificatif d’historique est souvent employé de façon abusive.

Cependant, dans ce cas précis, il s’agit du terme le plus adapté. Les négociations autour de cet accord se déroulent depuis maintenant 20 ans. Elles ont en effet débuté le 28 juin 1999, avant d’arriver dans une impasse, et n’ont réellement repris qu’en 2016.

D’après le président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker, « ce pacte commercial est le plus important que l’UE ait jamais conclu ».

Le Mercosur est une alliance économique régionale qui regroupe l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay. Au total, ces quatre pays comptent 260 millions d’habitants avec un revenu national brut d’environ 9 500 € par an et par habitant. C’est le tout premier accord commercial de ce genre signé par le Mercosur.

D’après Bruxelles, l’accord va permettre d’éliminer pour plus de quatre milliards d’euros par an de taxes douanières qui étaient imposées jusqu’à présent sur les produits exportés depuis l’UE.

De plus, d’après le Financial Times, l’UE « estime que les économies réalisées grâce à la réduction des taxes douanières devraient représenter environ quatre fois celles réalisées grâce à l’accord récent entre l’UE et le Japon, et presque sept fois celles réalisées grâce à l’accord avec le Canada ».

La folie protectionniste

Dans ce même article, le Financial Times dévoile l’une des raisons les plus bizarres pour lesquelles il a fallu tant de temps pour trouver un accord :

« Il a été particulièrement difficile pour le Mercosur d’accorder des concessions en ce qui concerne la réduction des taxes douanières sur les importations de pièces détachées automobiles et de voitures européennes, ainsi que sur la question de l’ouverture du marché des commandes publiques. Du côté de l’UE, le sujet le plus controversé était celui de l’agriculture. » 

Donc pour les bureaucrates, les politiciens et les régulateurs sud-américains, le fait que leurs concitoyens pourraient plus facilement faire l’acquisition d’une Mercedes-Benz ou d’une Ferrari constituait un problème majeur.

Quant à leurs homologues européens, le « problème » était que les consommateurs auraient accès à de superbes bœufs argentins et à du sucre de canne brésilien bon marché.

Il n’y a qu’à travers les lentilles déformantes de l’Etat qu’il est possible de percevoir ces éléments comme des facteurs dissuasifs plutôt que comme des raisons supplémentaires de conclure un accord.

Pourtant, Emmanuel Macron est resté loyal au lobby agricole jusqu’à la fin des négociations. Le président français a fait des efforts frénétiques pour obtenir un accord qui ne soit pas trop « généreux », en particulier en ce qui concerne le bœuf. Incidemment, la France est le plus gros bénéficiaire du programme européen de subvention à l’agriculture, avec un montant annuel total perçu de 7,6 Mds€.

Les événements ont pris un tour inattendu lorsqu’une contre-offensive fut lancée par le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, qui n’est pourtant pas connu pour être un grand partisan des politiques de libéralisation. Il fut rapidement suivi par Angela Merkel, António Costa (Portugal), Mark Rutte (Pays-Bas) et plusieurs autres.

Enfin un peu d’air frais, mais attention…

A une époque où le président américain n’hésite pas à promouvoir une rhétorique anti-libre-échange dangereuse et où la guerre commerciale fait rage entre les Etats-Unis et la Chine, l’accord entre l’UE et le Mercosur fait l’effet d’un grand bol d’air frais.

Cecilia Malmström, commissaire européenne au Commerce, a expliqué qu’il s’agissait d’affirmer « haut et fort que nous croyons que le commerce est une bonne chose, qu’il permet de rapprocher entre eux les peuples et les entreprises ». Il est effectivement indéniable que les accords commerciaux ont joué un rôle considérable dans l’augmentation du volume des échanges internationaux et ont facilité la mondialisation.

Cependant, les accords commerciaux ont également un côté obscur. Ils sont par nature discriminatoires. L’ouverture relative des échanges que ces accords apportent est limitée aux membres signataires. Pour les pays extérieurs à l’accord, la situation est beaucoup plus compliquée.

L’UE elle-même est une bonne illustration de ce problème. Elle peut présenter un haut niveau d’ouverture interne, mais également être une véritable forteresse vis-à-vis des pays extérieurs. De plus, la version retravaillée de l’accord « approfondi et détaillé » inclut des clauses exotiques qui n’ont rien à voir avec la réduction des taxes douanières.

L’accord de libre-échange idéal tiendrait sur une seule page. Comme l’a écrit l’économiste Dan Mitchell :

« Mon propre accord de libre-échange tiendrait sur une seule page, ou même sur un bout de papier : ‘Il ne doit exister aucune restriction des échanges commerciaux entre le pays A et le pays B’. »

De la même façon, la politique commerciale idéale consiste à adopter le libre-échange unilatéral. Les pays ne s’adonnent pas au commerce. Ce sont uniquement les individus et les entreprises qui procèdent à des échanges commerciaux, jamais un pays en tant que tel.

Le meilleur choix pour une nation consiste à ne pas interférer dans les affaires de ses citoyens et de ses entreprises et à laisser le marché fonctionner librement. Cela constituerait une véritable politique d’ouverture au monde. « Le libre-échange non restreint et non subventionné entre les peuples sur terre », comme l’explique Ron Paul, « réduit les tensions et apporte à tous une plus grande prospérité. C’est la seule politique adéquate, à la fois sur le plan moral et économique ».

Et cette politique fonctionne. Des Etats tels que Hong Kong, la Suisse et Singapour l’ont déjà mise en place. Ils occupent respectivement les dixième, onzième et troisième places du classement des pays les plus riches de la planète en termes de revenu national brut.

Il y a encore un long chemin à parcourir

La signature de l’accord entre l’UE et le Mercosur ne constitue, dans le meilleur des cas, qu’un point de départ. Il doit à présent être ratifié par les parlements nationaux de 28 pays européens et quatre pays d’Amérique latine. De plus, une alliance malsaine entre politiciens partisans du protectionnisme, lobbyistes du secteur agricole et écologistes pourrait se former.

Nous attendons encore de voir si les parlements français et polonais feront preuve de méfiance. Les diplomates brésiliens commencent déjà à avertir que la mise en œuvre effective de l’accord risque de « prendre plusieurs années ». Le groupe de lobby agricole le plus puissant dans l’UE, le Copa-Cogeca, a publié un communiqué dans lequel il dénonce un « double standard » favorable aux produits agricoles en provenance du Mercosur ainsi qu’un risque de « concurrence déloyale ».

L’ONG écologiste internationale Greenpeace s’est également rapidement opposée à l’accord. Naomi Ages, une écologiste experte des questions relatives au commerce international, a déclaré que « échanger davantage de voitures contre davantage de vaches n’est jamais acceptable lorsque cela conduit à la destruction de la forêt amazonienne, à des attaques contre les peuples indigènes et à une intensification des hostilités contre la société civile ».

Si nous avons de la chance, l’Europe et l’Amérique du Sud pourront bientôt avoir accès à du bœuf de meilleure qualité, les meilleurs vins et de meilleures voitures. Mais pas forcément dans cet ordre. 


Article initialement publié par l’institut de recherche économique Austrian Economics Center.

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