La Chronique Agora

Vers une transition de l’économie mondiale ?

Globe and stack with coins. Money makes the world go round

Depuis la fin du système de Bretton Woods, l’économie mondiale s’est progressivement transformée en un modèle dominé par la finance et l’endettement. Aujourd’hui, ce système atteint ses limites et laisse place à des crises de plus en plus profondes. Une transition vers une économie plus productive et équilibrée apparaît désormais inévitable.

Le monde est gravement malade. Cette maladie tient avant tout à un problème monétaire, qui constitue aujourd’hui le premier enjeu à résoudre. Après plusieurs décennies durant lesquelles le coût de l’argent n’a cessé de diminuer, donnant l’illusion d’un ordre international éternellement pacifié, le monde connaît désormais un violent retour à la réalité, qui s’exprime à travers des crises et des conflits d’une ampleur sans précédent.

La naissance d’une nouvelle économie mondiale, plus équilibrée, s’impose plus que jamais.

Cent ans plus tard, nous sommes sur le point de revivre un scénario comparable à celui des années 1930, dans des proportions encore inédites. Le grand basculement de l’économie mondiale a commencé il y a plus d’un demi-siècle. Il ne s’est pas produit au lendemain de la seconde guerre mondiale, période alors consacrée à la reconstruction. La création d’institutions internationales, l’hégémonie financière américaine, le développement du libre-échange et l’imposition d’un nouveau système financier n’en constituaient que les prémices.

C’est en 1971, lorsque les États-Unis ont mis fin aux accords de Bretton Woods afin d’assurer la pérennité de l’hégémonie du dollar, que la véritable transformation s’est opérée. Après deux décennies de forte croissance liées à la fin de la guerre, cette rupture a marqué la dissociation de la création monétaire de toute limite physique et a ouvert la possibilité pour chaque pays de créer de la monnaie, donc du crédit, en quantité potentiellement illimitée, jusqu’à ce qu’une crise survienne.

Là où le capitalisme génère naturellement des cycles économiques, cette rupture nous faisait entrer dans un nouveau cycle supposé sans fin, sinon celle de l’Histoire telle que la définissait Fukuyama. D’une mondialisation industrielle, nous sommes ainsi entrés dans l’ère de la mondialisation financière. Toutes les conditions ont été réunies pour maintenir un tel système.

Au début des années 1980, des mesures de dérégulation financière ont été mises en place, et les banques centrales sont devenues indépendantes afin de préserver ce nouveau pouvoir qui leur était conféré, sous couvert de lutte pour la stabilité des prix. Alors que la monnaie doit tendre vers l’équilibre pour ne pas perdre de valeur dans le temps, l’imposition d’un objectif d’inflation de 2 % ne permettait que de limiter la lente et naturelle dépréciation des monnaies induite par la libération du pouvoir de création monétaire.

En réduisant progressivement leurs taux d’intérêt, les banques centrales ont également créé toutes les conditions nécessaires à la prospérité de cet ordre. Les pays les plus avancés se sont alors massivement endettés et ont connu de longues périodes de croissance, de production, de consommation et d’innovation dans tous les domaines. Par ailleurs, les gouvernements aux quatre coins du globe, y compris ceux des pays anciennement communistes, ont dû s’aligner sur ce modèle compétitif.

Mais progressivement, une déconnexion s’est opérée entre le capital financier et le capital industriel. La financiarisation de l’économie mondiale a été telle que le capital industriel ne représente plus qu’environ 10 % du capital total, le reste étant accaparé par le capital financier. Les économies avancées se sont rapidement désindustrialisées, en particulier en Occident, notamment aux États-Unis, où la part de l’industrie est passée de 30 % en 1950 à seulement 8 %.

La croissance, étant principalement tirée par la dette, provient désormais surtout de la hausse des prix des actifs plutôt que de la création de ressources réelles, les liquidités se dirigeant vers les projets les plus rentables et non les plus productifs. L’économie se trouve ainsi progressivement asséchée, et la croissance s’érode peu à peu, au profit d’une concentration croissante des richesses.

Mais toute évolution déséquilibrée finit toujours par être rattrapée par la réalité.

Une première crise de liquidités est ainsi survenue en 2008. Les crédits immobiliers étant au cœur de ce système – puisqu’ils représentent 80 % des crédits en circulation –, la chute des subprimes a entraîné une réaction en chaîne au sein du système bancaire, faisant craindre un effondrement d’une ampleur encore plus grande. Les banques centrales sont alors intervenues massivement en injectant des liquidités en abondance afin d’en limiter les conséquences. Le problème de fond n’a finalement été que repoussé dans le temps, une fois encore grâce à l’endettement.

D’autres rappels à l’ordre ont ensuite eu lieu. La crise sanitaire est notamment venue sonner le glas du pouvoir des banques centrales. Alors qu’une crise menaçait d’engloutir le monde, la mise en place de politiques monétaires extrêmement accommodantes par les institutions occidentales, accompagnée de taux d’intérêt négatifs – une première dans l’Histoire –, a permis d’éviter un effondrement. Mais ce sauvetage n’aura été que temporaire, puisque l’inflation a fini par croître rapidement. Les institutions monétaires ont alors été contraintes d’augmenter leurs taux d’intérêt afin de maintenir la confiance et d’éviter, encore pour un temps, le pire.

Depuis, une crise mondiale de la dette menace. Celle-ci n’est que repoussée dans le temps par des pays qui continuent de vivre au-dessus de leurs moyens, dans une illusion dont le coût sera supporté par les générations futures, et déjà aujourd’hui par des États soumis à l’impérialisme des grandes puissances. Les États-Unis en offrent une illustration frappante : pour cette puissance qui continue de dominer le monde, le recours à la force tend à devenir l’unique moyen de maintenir une hégémonie en déclin.

Le système financier international arrive plus que jamais à bout de souffle. Le ralentissement de la croissance mondiale observé depuis plusieurs années en constitue la preuve la plus évidente, tout comme la hausse de l’or, de l’argent et de l’ensemble des valeurs refuges, ainsi que l’augmentation des défaillances d’entreprises. La transition d’une économie financiarisée vers une économie productive s’impose aujourd’hui avec une acuité particulière. Cette transition suppose avant tout une réorientation de l’épargne mondiale vers l’investissement productif et vers des secteurs d’avenir tels que la recherche, la formation et l’éducation, autrement dit vers le capital humain immatériel, dont la croissance est la seule à pouvoir être véritablement infinie dans un monde clos.

Elle ne pourra se réaliser qu’à travers une décentralisation du système économique, redonnant du pouvoir aux acteurs locaux. Cela implique notamment une augmentation du nombre de banques régionales et locales, dont les prêts seraient majoritairement orientés vers les petites et moyennes entreprises, au cœur de l’économie réelle et du tissu productif, à l’image de ce qu’ont mis en œuvre l’Allemagne au lendemain de la seconde guerre mondiale et la Chine sous Deng Xiaoping — ce qui leur a permis d’atteindre des niveaux de prospérité sans précédent.

Mais une telle économie ne pourra véritablement advenir que si la monnaie est remise à sa juste place, c’est-à-dire au niveau de l’Homme. Cette transition permettrait alors de créer les conditions d’une économie mondiale durable et enracinée. Elle est aujourd’hui indispensable.

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