La Chronique Agora

Quand la planche à billets mène au bombardier

De la Somalie au Venezuela, les frappes s’enchaînent, les chefs d’Etat sont enlevés et les déficits explosent. Officiellement, tout cela répond à des impératifs stratégiques. Officieusement, plus personne ne semble savoir pourquoi l’Amérique bombarde, dépense et s’endette à ce rythme. Derrière cette violence dispersée se dessine pourtant une logique implacable : celle d’un empire qui confond puissance et destruction, et accélère lui-même son déclin.

Pauvres Somaliens. Ils paient le prix fort. Mais pour quoi, au juste ? Ils n’ont rien. Pas d’argent. Pas de pétrole. Pas d’armée. Pas de marine. Pas d’orchestre national. Et combien de personnes réservent un vol sur Somali Airlines ?

Et pourtant, les présidents américains semblent déterminés à s’en prendre à eux. Trump, qui ne fait jamais dans la demi-mesure, a établi un triste record en frappant les malheureux Somaliens lors de son premier mandat : 63 bombardements en une seule année. Mais en 2025, il a fait encore plus fort, avec 127 frappes.

Il existe sans doute une « raison » à toute cette violence. Mais vous pourriez interroger cent millions d’Américains sans probablement parvenir à la découvrir.

Cela n’a de sens – et encore, très marginalement – que replacé dans un cadre plus large. Les attaques contre la Somalie – inutiles, coûteuses, destructrices – ne sont qu’un épisode de plus dans le déclin et la chute de l’empire américain.

Le programme de réduction de l’empire repose sur deux piliers essentiels. Premièrement : ruiner l’économie par des dépenses excessives et l’endettement. Deuxièmement : se fabriquer des ennemis en attaquant de petits pays largement sans défense, sur la base d’accusations montées de toutes pièces. Comme le rapporte Anti-war.com :

« L’année 2025 a été marquée par une augmentation significative des frappes aériennes américaines, le président Trump ayant assoupli les règles d’engagement des commandants militaires et lancé de nouvelles interventions au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine.

Selon un rapport publié en début d’année par l’Armed Conflict Location and Event Data (ACLED), Trump a lancé, au cours des cinq premiers mois de son mandat, presque autant de frappes aériennes que le président Biden pendant l’ensemble de ses quatre années au pouvoir. »

Outre la Somalie, l’équipe Trump a bombardé le Nigeria, le Yémen, l’Irak, la Syrie, l’Iran et le Venezuela (la nature exacte de l’opération « secrète » menée avant la fin de l’année reste inconnue). Cette dernière s’est prolongée jusqu’à la nouvelle année avec l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien et de son épouse – faisant franchir au recours à la violence un seuil inédit.

L’enlèvement de chefs d’Etat étrangers hostiles aux intérêts américains n’est donc pas une nouveauté. Les Etats-Unis en ont déjà « capturé » cinq. Mais c’est la première fois qu’ils annoncent vouloir prendre le contrôle du pays lui-même… y compris de ses richesses pétrolières.

A quoi pensent-ils ? Il est déjà suffisamment difficile de « diriger » son propre pays. Alors diriger un pays que vous n’avez jamais visité, qui compte 30 millions d’habitants, dont vous ne connaissez ni l’histoire ni la langue ? On peut aisément imaginer comment cela va se terminer.

Certes, celui qui dirigeait le Venezuela jusqu’à sa reddition forcée ne faisait pas non plus un travail remarquable. A vrai dire, il aurait été difficile de faire pire.

Et pourtant, c’est précisément ce qui risque de se produire. A l’étranger comme sur le plan intérieur, M. Trump bouleverse les choses, puis les laisse retomber dans leurs schémas habituels. Aux Etats-Unis, malgré toutes les secousses provoquées par le DOGE et ses acolytes, les déficits continueront de se creuser – comme sous Bush, Obama, Biden et leurs prédécesseurs. La dette suivra la même trajectoire… jusqu’à l’explosion finale.

La politique étrangère ne déroge pas à la règle. Elle ne vise pas à préserver l’empire, mais à l’achever. Trump a décapité la direction vénézuélienne. Mais le reste de l’élite est toujours en place et continue de profiter de chaque occasion pour dépouiller le public.

Le problème, c’est que Trump aime aussi « diriger ». Or, plus les politiciens s’efforcent de « diriger » un pays, moins celui-ci fonctionne correctement. Le prédécesseur de Maduro, Hugo Chavez, a conduit le Venezuela à la ruine. Et il l’a fait à l’aide d’une combinaison désormais familière – et aujourd’hui reprise par M. Trump : débauche financière et violence politique.

En 2010, Chavez a déclaré une « guerre économique ». L’Etat dépendait des revenus pétroliers, et l’élément central de sa stratégie consistait à placer l’industrie pétrolière sous contrôle gouvernemental.

Les résultats furent exactement ceux que l’on pouvait anticiper. La production a chuté. Les recettes se sont effondrées. Mais au lieu de réduire les dépenses, Chavez a creusé les déficits et fait « tourner la planche à billets » pour les financer.

En 2017, la nourriture était devenue rare et chère. Le Vénézuélien moyen avait perdu près de neuf kilos. En 2021, les trois quarts de la population vivaient dans une pauvreté extrême, tentant de survivre dans une économie frappée par une inflation estimée à dix millions pour cent. Les départs se sont multipliés ; aujourd’hui, on estime à sept millions le nombre de Vénézuéliens vivant à l’étranger.

En théorie, Trump pourrait rendre service aux Vénézuéliens en renversant le régime corrompu, en libérant le pays et en laissant les habitants gérer eux-mêmes leurs affaires. Mais Trump n’a aucune intention de libérer quoi que ce soit.

Le statut de la nouvelle cheffe de l’Etat vénézuélien, par exemple, a manifestement été défini à l’avance. Elle est censée administrer le pays comme une sorte de France de Vichy, en gardant constamment à l’esprit qu’elle devra rendre des comptes aux gringos. Et si jamais elle oubliait de tenir son rôle, elle ferait bien de s’enfuir… en Somalie.

Ne serait-il pas plus simple de laisser les Vénézuéliens s’occuper de leurs propres affaires ? Moins coûteux d’acheter du pétrole sur le marché libre ? Moins provocateur de nous concentrer sur nos problèmes internes ? Plus efficace de mettre fin à la guerre contre la drogue ? Ne serions-nous pas plus à même de rendre à notre propre pays sa grandeur en équilibrant le budget, et en assurant la défense du territoire plutôt qu’en nous immisçant dans les affaires du monde entier ?

La réponse à toutes ces questions est la même : oui, bien sûr.

Mais cette « erreur » n’est pas seulement une erreur. C’est l’Histoire qui est à l’œuvre. Vue sous cet angle, la politique de Trump est étonnamment cohérente et logique – y compris ses droits de douane extravagants. Quel problème a jamais été résolu en dépensant de l’argent que l’on n’a pas pour des choses dont on n’a pas besoin ? Quel défi a jamais été relevé en bombardant des populations presque au hasard ou en kidnappant des chefs d’Etat étrangers ? A quoi les droits de douane ont-ils jamais servi ?

A une seule chose…

Relever le défi d’un gouvernement déterminé à se détruire lui-même.

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