La Chronique Agora

Pétrole et dollar : la fin du privilège américain

De l’Irak au Venezuela, l’empire américain agit, crée sa propre réalité et contraint ses alliés comme ses adversaires à s’y soumettre. Mais à mesure que le pétrole s’échange hors dollar et que la puissance s’effrite, les acteurs de l’Histoire récitent peut-être un dernier acte — celui d’un privilège exorbitant en voie de disparition.

« Nous vivons dans un monde où l’on peut disserter à l’infini sur les règles de bienséance internationale et sur bien d’autres choses encore. Mais, dans le monde réel, celui dans lequel nous vivons vraiment, ce sont la force, la contrainte et le pouvoir qui gouvernent. » – Steven Miller

Le monde est cruel et impitoyable, selon Miller. Ou comme l’écrivait déjà Thucydide : les forts font ce qu’ils peuvent, tandis que les faibles subissent ce qu’ils doivent.

Karl Rove a vu ce monde prendre forme pendant la guerre en Irak :

« Nous sommes désormais un empire. Et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Pendant que vous étudiez cette réalité — prudemment, comme vous le ferez —, nous agirons de nouveau, créant d’autres réalités, que vous pourrez également étudier. Et c’est ainsi que les choses se régleront. Nous sommes les acteurs de l’Histoire… et vous, vous tous, n’aurez plus qu’à étudier ce que nous faisons. »

Mais les « acteurs de l’Histoire » ne sont que cela : des acteurs, pas des dramaturges. Le véritable drame est bien plus profond et complexe. Il englobe la civilisation, les Dix Commandements, le principe selon lequel il ne faut pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas qu’on nous fasse, l’État de droit et la procédure régulière — autant de garde-fous destinés à contenir les imbéciles comme Miller.

Et ce drame n’est pas une marche continue vers le progrès. Lorsqu’un empire doit être rappelé à l’ordre, l’Histoire libère Trump, Miller, Hegseth et d’autres encore pour faire le travail. Ils prononcent les mots qui leur sont assignés. Ils récitent fidèlement le script. Mais ce ne sont que de médiocres acteurs — des ombres qui se pavanent et s’agitent durant leur brève heure sur scène.

Ils croient prendre eux-mêmes les décisions. En réalité, ils ne façonnent pas l’intrigue. Ils exécutent ce que l’Histoire leur dicte : détacher la ceinture de sécurité et appuyer sur l’accélérateur.

Trump a accusé Maduro d’être un « narcotrafiquant ». Il a affirmé qu’il dirigeait un vaste cartel criminel, le Cartel de los Soles. Puis il a envoyé ses forces d’intervention nocturne. La scène semblait tout droit sortie d’un roman… ou d’un mauvais film.

Aujourd’hui, Maduro est jugé comme un baron de la drogue. Mais ce ne sont pas vraiment les stupéfiants qui ont provoqué sa chute. Il a été trahi par ses propres lieutenants, qui y ont vu une occasion de se mettre en avant. Selon Associated Press :

Delcy Rodríguez a courtisé Donald Trump et s’est hissée au pouvoir au Venezuela.

Il existait sans doute de nombreuses « raisons » pour que les États-Unis enlèvent Maduro et son épouse : vanité, gloire, cupidité. Les élites américaines brûlaient d’envie de piller les richesses vénézuéliennes — dans la mesure où elles existent encore. Quant à l’équipe Trump, elle savoure la lumière chaude, comme celle des lampes à gaz d’une scène du XIXᵉ siècle, celle d’un nouveau triomphe.

Il est peu probable que Donald Trump prenne le temps de réfléchir longuement à ces « raisons ». C’est un homme d’action, non de réflexion. Mais s’il le faisait, il constaterait par exemple que les fameuses « richesses pétrolières » du Venezuela ne sont sans doute pas aussi considérables qu’on le prétend. Le pétrole vénézuélien est plus coûteux à extraire et à raffiner que le brut léger d’Arabie saoudite. Or Trump souhaite des prix du pétrole bas — et plus les prix baissent, moins le pétrole lourd de l’Orénoque a de valeur.

Les esprits « profonds » de l’entourage de Trump — s’il en existe — ont certainement pris ces éléments en compte. À notre avis, leur attention ne se porte pas tant sur le pétrole lui-même que sur la monnaie qui permet de l’acheter.

On se souvient qu’en 2000, Saddam Hussein avait commencé à vendre le pétrole irakien en euros. Peu après, les États-Unis ont fabriqué de toutes pièces l’accusation d’« armes de destruction massive ». Saddam a été exécuté en 2006.

Cette fois, ce sont les exportations de pétrole vénézuélien qui ont été frappées par des sanctions américaines. Selon Oilprice.com :

Avant la première vague de sanctions économiques et financières en 2017, les États-Unis importaient près de 800 000 barils par jour du Venezuela. Ce volume est tombé à zéro en 2019, au plus fort de la stratégie dite de « pression maximale ». Le même scénario s’est reproduit en mai dernier [2025], lorsque Chevron, Repsol et d’autres ont été bloqués par le Bureau du contrôle des avoirs étrangers (OFAC) du département du Trésor.

La Chine est alors devenue le seul acheteur important de pétrole vénézuélien — et elle l’a payé en yuans. Aujourd’hui, l’État profond américain semble donner ses ordres par la voix de Donald J. Trump et de ses collaborateurs vénézuéliens façon Vichy. Leur objectif n’est pas de priver la Chine de pétrole — ce serait impossible — mais de contraindre le marché pétrolier à rester fidèle au dollar. Comme le rapportait ABC News :

Trump exige que le Venezuela expulse la Chine et la Russie et ne s’associe qu’aux États-Unis pour le pétrole.

Au XXᵉ siècle, les nations se pressaient pour faire partie du grand empire fondé sur le dollar américain. Aujourd’hui, il faut fouetter et battre les autres pays pour les forcer à rester arrimés au billet vert. Le « privilège exorbitant » dont bénéficiaient les États-Unis depuis 1945 — l’obligation pour tous d’acheter et de vendre le pétrole en dollars — touche peut-être à sa fin.

Bien sûr, nul ne sait exactement ce que l’Histoire nous réserve. Mais nous doutons qu’elle ait pour intention de « rendre sa grandeur aux Etats-Unis » par la violence et les dépenses excessives, sous la conduite des imbéciles de Washington.

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