La Chronique Agora

Ormuz : la paix en trompe-l’œil

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A crystal dove of peace resting on a diplomatic desk next to crossed USA and Iran flags, symbolizing an official peace agreement.

Des traités amérindiens au Vietnam, l’histoire américaine rappelle que les accords de paix servent parfois davantage à gagner du temps qu’à tenir parole. Face à l’Iran, Donald Trump semble en livrer une version contemporaine : ultimatum, mise en scène de crise et diplomatie calibrée pour Wall Street.

Les États-Unis signeront-ils un « traité », qu’il soit global ou en plusieurs étapes, avant mi-juin ? C’est la date à partir de laquelle les réserves stratégiques de pétrole des États-Unis, déjà au plus bas depuis 20 ans, se videront à un rythme accéléré avec le début de la « driving season » [NDLR : expression désignant la période entre fin mai et début septembre, durant laquelle les automobilistes américains roulent davantage que le reste de l’année].

Quelques pays ont signé des « traités de paix » avec les États-Unis, notamment le Mexique et le Japon, mais il s’agissait, dans ces deux cas, soit de cession de territoires, soit de reddition, la partie adverse ayant été indiscutablement vaincue. Pour rappel, les deux Corées n’ont signé qu’un armistice.

Que se passe-t-il lorsque les États-Unis signent des traités pour faire cesser les hostilités sans vainqueur manifeste ?

Cela peut donner le Vietnam : les États-Unis n’ont pas tenu leur parole de défendre le Sud-Vietnam et le régime pro-américain de Saïgon. Ou le Cambodge, qui tomba aux mains des Khmers rouges, dont les leaders s’étaient formés idéologiquement en France et qui commirent l’un des rares « autogénocides » répertoriés dans l’histoire de l’humanité, pour des motifs idéologiques et non prioritairement ethniques ou suprémacistes.

Mais l’exemple le plus « édifiant » remonte à la genèse des États-Unis : le gouvernement signa 374 « traités » avec les Amérindiens, certes dominés militairement mais pas « vaincus » ; aucun n’a été respecté.

Absolument aucun !

Ce fut invariablement un moyen pour l’envahisseur de gagner du temps afin d’optimiser les préparatifs de nouvelles offensives militaires.

Les Amérindiens, pour lesquels l’intégrité et le respect de la parole donnée étaient des vertus cardinales, et qui ignoraient tout du machiavélisme européen forgé au cours de deux millénaires (Rome, Athènes, Carthage, Sparte, Constantinople, etc.), ont plongé dans ces pièges stratégiques, fondés sur la tromperie et la dissimulation des véritables intentions du gouvernement américain.

Et à l’époque, les négociateurs américains évitaient cependant d’assassiner les leaders des « nations indiennes » avant signature, de peur de ne plus jamais pouvoir conclure le moindre accord et d’affronter une guérilla sans fin, sur un terrain que l’adversaire maîtrisait infiniment mieux que les « tuniques bleues ».

C’était il y a 250 ans : les choses ont bien changé, y compris depuis la première guerre du Golfe de 1991, où Saddam Hussein, bien que pulvérisé militairement après son invasion ratée du Koweït, fut maintenu à son poste par l’administration de Gerald Ford.

En 2026, changement de tactique : les États-Unis et Israël font disparaître les leaders, les négociateurs, puis les remplaçants potentiels des deux catégories précitées… et envoient comme principaux interlocuteurs ceux-là mêmes qui ont fait assassiner quiconque n’acceptait pas les exigences américano-israéliennes initiales.

Les Iraniens, qui sont parfaitement avertis de tout ce qui précède, sont certainement très impatients de participer aux négociations d’une bonne foi exemplaire – en forme d’ultimatum, de demande de reddition, de menaces « d’éteindre une civilisation » – proposées par Trump.

Et, pour remettre une pièce dans le juke-box, la marine américaine a bombardé le port de Bandar Abbas jeudi dernier. Les frappes ont offert à Trump le prétexte idéal pour rejouer son numéro favori : convocation théâtrale de la « Situation Room », mines graves, suspense fabriqué autour d’une « décision imminente »… puis rien, sinon un nouvel épisode de dramaturgie boursière à usage immédiat des marchés.

Nos médias, qui relatent benoîtement les communiqués triomphants, puis contradictoires, et le plus souvent grotesques de Donald Trump, ne s’avisent jamais qu’il s’adresse bien davantage aux « algos » qui gouvernent Wall Street et les marchés pétroliers, via tout un inventaire de mots-clés majoritairement « positifs », qu’à des cerveaux dotés d’un sens critique élémentaire.

Les Iraniens ont très bien compris que les déclarations de Donald Trump n’ont aucun sens sur la base des éléments vérifiables concernant les positions officielles des deux parties : certains tweets de Trump, absurdement mensongers, et nombre de phrases poético-surréalistes semblent relever sémantiquement du travail d’une « IA ».

Mais ne vous y trompez pas : ces successions de mots et de verbes, qui paraissent assemblés bizarrement ou se contredire à quelques heures d’intervalle, contiennent de précieux « inputs » pour les intelligences conversationnelles décryptant la « comm’ » de la Maison-Blanche, ce qui fait mouvementer en quelques centièmes de seconde le cours des actifs boursiers et pétroliers.

Tout le reste ne constitue qu’un gigantesque vaudeville pseudo-diplomatique dont les épisodes, comme l’une de ces interminables sagas de série Z, n’ont pour but que de réjouir Wall Street.

Le dernier en date est édifiant : une « source » proche de Mohammed Ghalibaf, porte-parole du Parlement iranien, dénonce les dernières affirmations de Trump selon lesquelles « le détroit sera ouvert à tout le monde, car les États-Unis veilleront dessus, garantissant que personne ne le contrôlera ».

La veille, mardi, l’Iran avait accusé les États-Unis d’avoir violé le cessez-le-feu après des frappes américaines nocturnes dans le sud du pays et sur les îles occupant le nord du détroit d’Ormuz.

Les dernières « propositions » transmises à la Maison-Blanche stipulent que l’Iran conservera un « contrôle souverain total » sur Ormuz, moyennant un partage de certains revenus liés au transit avec Oman.

L’Iran verra une partie de ses actifs gelés au Qatar débloqués – 12 Mds$ pour commencer – et « conservera son uranium enrichi comme garantie du respect d’un éventuel traité par l’autre partie » durant une fenêtre de négociation de 60 jours sur ce sujet.

Trump n’a pas fait savoir qu’il avait « jeté à la poubelle » la dernière feuille de route de Téhéran, mais déclare qu’il ne lèvera aucune sanction, ne libérera pas les fonds iraniens, et qu’il n’y a pas d’accord sans que l’Iran signe les accords d’Abraham, qui « normalisent » les relations entre certains pays du Golfe — en fait, il n’y a que Bahreïn et les Émirats arabes unis.

Il n’a pas commenté le refus de l’Arabie saoudite ou du Pakistan, mais il a en revanche menacé de « faire sauter » Oman s’il ne « se tient pas à carreau ».

Le sultanat d’Oman — allié historique des États-Unis — sera ravi d’apprendre qu’il pourrait être rayé de la carte pour simplement faire partie des plans de l’Iran pour « faciliter » la réouverture d’Ormuz.

Le sultanat d’Oman et d’autres monarchies régionales compulseront peut-être quelques livres d’histoire – sur les recommandations d’intellectuels iraniens bons connaisseurs des États-Unis – qui leur enseigneront que les Amérindiens étaient traités avec plus de respect par le gouvernement américain… avant d’être systématiquement trahis.

Ils se souviendront peut-être de cette phrase d’Henry Kissinger, concepteur du pacte ayant marqué l’avènement du pétrodollar : « Être un ennemi des États-Unis, c’est dangereux ; être son ami est fatal. »

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