La Chronique Agora

La troisième guerre du Golfe : comme un parfum de mauvais acide pour nos économies occidentales

Trump promet « l’oblitération » de l’Iran. Le monde, lui, pourrait hériter d’un chaos énergétique, industriel et financier dont nul ne sortirait indemne.

La « troisième guerre du Golfe » (appellation occidentale), la « guerre du Ramadan » (version iranienne et des fidèles chiites) ne semble pas prête de s’arrêter.

Ce mercredi, Téhéran a proposé un cadre de cessez-le-feu : il inclut des réparations versées par les États-Unis et Israël, des garanties de pouvoir poursuivre son programme nucléaire civil et des engagements de non-agression, ce qui est typiquement le genre de conditions qu’impose un vainqueur au vaincu.

En face, Donald Trump continuait de prétendre devant les caméras que l’anéantissement complet de l’Iran ne dépendait que de son feu vert et qu’il laissait ainsi une chance à Téhéran d’accepter d’introniser le futur leader qu’il a sélectionné pour le plus grand bien de l’Iran et du Moyen-Orient… avant d’appuyer sur le bouton « oblitération ».

Tous les observateurs sont convaincus que s’il donnait un tel ordre — ce qui supposerait de détruire les installations pétrolières de l’île de Kharg et les plateformes gazières offshore iraniennes (qui continuent de procurer 40 % de ses revenus à l’Iran) — les raffineries, oléoducs et gazoducs d’Arabie saoudite, du Qatar, du Koweït, des Émirats, etc., seraient à leur tour visés et gravement endommagés.

Ceci pourrait faire chuter de 10 % à 15 % la production mondiale de gaz et de pétrole durant de longs mois, quand bien même le détroit d’Ormuz aurait été déminé, sécurisé et rouvert au trafic maritime (trois navires ont été touchés par des drones depuis mercredi soir, d’où un baril repassé au-dessus des 100 $ ce jeudi matin).

De nombreux pays qui disposent de réserves stratégiques limitées, comme le Pakistan (moins de deux mois de réserves de gaz), l’Inde (qui importe beaucoup de pétrole du golfe Persique), mais aussi la Corée du Sud et Taïwan pourraient se trouver à court d’énergie et contraints de mettre en place des rationnements, ce qui serait socialement très difficile à gérer pour Islamabad et Delhi, ou économiquement dommageable pour Séoul et Taipei.

Une baisse de l’activité de TSMC et de Samsung aurait des répercussions négatives considérables sur les projets de construction de data centers dédiés à l’IA (par manque de semi-conducteurs, de wafers et de mémoires).

Et nous allons voir qu’une « victoire totale », telle que décrite par Donald Trump, serait pire qu’une victoire à la Pyrrhus et une véritable malédiction pour des pans entiers de l’économie mondiale, sur fond de tensions inflationnistes et d’incertitudes politiques majeures aux États-Unis.

Les conséquences d’une guerre absurde se terminant par une chute de Wall Street (qui part de très haut) et une stagflation mondiale reviendraient comme un boomerang dans le bureau ovale de la Maison-Blanche… dont l’occupant pourrait choisir de « charger à mort » son allié israélien et son proche entourage – y compris familial – qui l’aurait sciemment désinformé et manipulé pour se lancer dans une aventure qui tourne à la catastrophe.

Donald Trump se trouverait en effet placé devant le choix cornélien de mettre à mal la solidarité familiale (notamment avec son gendre Jared Kushner et son ami proche Marco Rubio) et de jeter « sous l’autobus » sa base MAGA – et, en réalité, le parti républicain tout entier.

Un parti qui se remettra difficilement d’avoir voté pour la poursuite de la guerre (pardon, de « l’opération spéciale ») le 4 mars et d’avoir vu plusieurs de ses membres, comme Lindsey Graham et Steve Witkoff, se mettre ouvertement au service d’Israël pour faire entrer les États-Unis en guerre, sous un faux prétexte d’attaque imminente de la part de l’Iran… y compris nucléaire.

Ce que le Pentagone et la CIA – qui réfléchissent à long terme, donc à l’après-Trump – ont démenti, de façon à ne pas être accusés d’être les complices d’un « Irak 2.0 », sous le faux prétexte (avéré) des « armes de destruction massive ».

Et depuis le début du conflit, vous vous étonnez peut-être du silence de la Chine, qui serait pourtant durement pénalisée si, après avoir été privée du pétrole vénézuélien – dans lequel elle avait investi des milliards –, elle se retrouvait privée du pétrole iranien, de nouveau par la faute des États-Unis, suite à un ordre « d’oblitération » de l’Iran par Trump (il faudrait des années à l’Iran pour retrouver ses capacités d’extraction gazière et pétrolière actuelles).

Mais la Chine est, avec le Japon, le pays le plus prévoyant en matière de réserves pétrolières, avec probablement un an de stocks stratégiques, contre neuf mois pour le Japon. La Chine peut tenir le choc énergétique six fois plus longtemps que l’Europe et dix fois plus que Taïwan.

Les États-Unis tiendraient aussi : Trump sait que son pays est autosuffisant et dispose de surplus de gaz à exporter, et depuis le 2 janvier, d’un accès privilégié au pétrole lourd vénézuélien, que les raffineries de la Nouvelle-Orléans et du Texas sont à même de valoriser, contrairement aux raffineries européennes ou du Moyen-Orient.

La Chine, elle, n’est pas autosuffisante en énergie carbonée, mais elle contrôle 90 % du traitement mondial des terres rares, indispensables au fonctionnement de l’armée américaine.

Chaque avion de combat F-35 qui bombarde actuellement l’Iran nécessite 417 kg de terres rares. Chaque batterie de missiles Patriot, chaque intercepteur THAAD, chaque munition guidée tirée sur l’Iran à raison de centaines par jour en juin 2025 et depuis ce 28 février dépend de matériaux transformés par la Chine.

Mais ce n’est qu’une partie de l’équation en cas de fermeture durable du détroit d’Ormuz : 90 % des engrais agricoles mondiaux proviennent de la synthèse du gaz, le prix des céréales pourrait alors s’envoler.

Par ailleurs, 92 % de l’acide sulfurique, le produit chimique le plus fabriqué sur Terre, provient du raffinage du pétrole. Il est notamment indispensable à l’extraction du cuivre et du cobalt (d’où le titre de cette chronique).

Et ce n’est pas un hasard : la Chine raffine environ 67 % du cobalt, 62 % du lithium, 60 % du manganèse. Sans eux, impossible de fabriquer des transformateurs, des batteries de véhicules électriques ou les composants dont sont saturés tous les centres de données de la planète.

La majorité des puces haute performance provient de Taïwan, qui consomme 30 % du GNL qui transite via le détroit d’Ormuz… et qui ne dispose que de onze jours de réserves.

En avril 2025, Pékin a annoncé des « mesures extraordinaires » dans le cadre de son plan quinquennal : elles visent à renforcer sa chaîne de production de semi-conducteurs, d’armes de pointe et de lanceurs destinés à ses projets aérospatiaux (Lune, Mars, etc.).

Cela inclut des restrictions à l’exportation sur 17 catégories de terres rares.

Symétriquement, le DFARS, chargé de garantir la constitution de stocks stratégiques de métaux critiques aux États-Unis, exige du Pentagone qu’il élimine toute dépendance aux terres rares chinoises pour ses acquisitions de défense.

Le DFARS tente de mettre en place aux États-Unis des chaînes d’approvisionnement alternatives qui n’existent pas encore, alors que les États-Unis mènent simultanément une guerre par procuration en Ukraine et une autre en Iran, qui consomme des munitions dépendantes des terres rares à un rythme sans précédent.

L’opération « Epic Fury » mobilise une quantité considérable d’intercepteurs, de radars et de capacités informatiques.

La Chine renforce au même moment sa chaîne d’approvisionnement pour la fabrication d’armes capables de rivaliser avec l’arsenal américain… qui va devoir être reconstitué, quelle que soit l’issue de ce « mort, feu et fureur » (d’après la formule que Trump a publiée sur Truth Social).

De son côté, Xi Jinping a publié un plan de 141 pages visant à garantir que les ressources nécessaires pour déchaîner ce feu et cette fureur restent sous contrôle chinois pendant les quinze prochaines années.

L’un mène une guerre d’annihilation, l’autre œuvre pour le commerce sans entrave, sans droits de douane, et – comme Pékin le revendique – pour la paix (ce qui laissera sceptiques ceux qui observent de quelle façon Pékin semble se préparer à reprendre le contrôle de Taïwan, y compris par la force brute).

Et les 141 pages de Xi, publiées la même semaine où les bombes ont commencé à tomber sur Téhéran et sur l’école de Minab, détermineront quelle stratégie l’emportera.

Je suis sûr que vous avez bien votre petite idée sur la question…

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