La Chronique Agora

Frapper fort, perdre pied

Détruire n’est pas vaincre. En l’absence d’objectif politique clair, la guerre menée contre l’Iran pourrait bien se solder par une impasse stratégique, où la brutalité immédiate masque mal l’échec à imposer un ordre durable.

« Hé… peut-être que la guerre ne consiste pas seulement à tout faire sauter. » — Une bulle de pensée apparaît enfin au-dessus de la tête de Pete Hegseth

Les objectifs stratégiques des États-Unis dans cette guerre, pour autant qu’il y en ait eu, ont déjà été atteints : ils sont venus, ils ont vu, ils ont botté des fesses.

À présent, ils ne font plus qu’infliger une violence gratuite.

Et, si certains analystes disent vrai, ils finiront bientôt par devoir verser des « réparations » pour remettre en état ce qui a été détruit.

À l’heure où j’écris, malgré les 32 000 bombes larguées sur l’Iran, les mollahs n’ont toujours pas crié « grâce ». Le détroit d’Ormuz reste sous contrôle iranien, les pays qui voudront l’emprunter devront désormais négocier avec les mollahs – et payer. Personne, semble-t-il, ne croit qu’on puisse le « libérer » en bombardant encore davantage l’Iran.

Que cette situation relève de la victoire ou de la défaite dépend de l’interlocuteur. Mais les choses pourraient être pires. Et déjà surgit, telle une floraison printanière, toute une industrie bourdonnante d’analyses et de prévisions sur « l’après-guerre ».

Bien entendu, aucune bataille finale et apocalyptique n’a encore eu lieu. Pas d’Appomattox. Pas de reddition sur le pont de l’USS Missouri. Trump ne s’est pas encore tiré une balle dans la tête. Les bilans que l’on dresse aujourd’hui restent donc purement spéculatifs, incomplets et susceptibles de changer sans préavis.

Pourtant, quelques enseignements utiles commencent à se dessiner.

Les partisans de Trump, bien sûr, ne voient pour l’instant aucune raison de se plaindre. La Bourse ne s’est pas effondrée. L’essence reste en dessous de cinq dollars le gallon aux États-Unis. Si « mettre une raclée » tient lieu de stratégie, alors le résultat peut leur sembler satisfaisant. Et puisqu’aucun autre objectif de guerre n’a jamais été clairement formulé, cette lecture a au moins le mérite de la cohérence.

Le problème, toutefois, quand on fait du fait de « mettre une raclée » une stratégie, c’est que cela débouche rarement sur une issue heureuse. Celui qui frappe s’en trouve revigoré : il se sent davantage maître de lui-même, plus fort, plus résolu, plus viril. Mais celui qui encaisse n’aspire plus qu’à rendre les coups – de façon encore plus violente.

Et peut-être, au fond, n’y a-t-il là aucune victoire.

Plusieurs analystes avancent déjà que Donald Trump s’est fait « piéger par la grande stratégie iranienne ». Or, cette stratégie n’avait rien de secret. C’était une variante du vieux rope-a-dope, cette tactique rendue célèbre par un autre musulman illustre – Mohammed Ali – face à George Foreman lors du Rumble in the Jungle, en 1974 : laisser le cogneur s’épuiser à frapper, avant de contre-attaquer.

Sur le théâtre iranien, les mollahs n’avaient évidemment aucune chance d’égaler la puissance de feu américano-israélienne. Leur seule option consistait à se terrer et à rendre le détroit d’Ormuz périlleux pour la navigation. Et pendant que les forces en présence continuent de bombarder à leur guise, les peuples, eux, se lassent.

Chaque passage à la pompe devient plus douloureux.

Les alliés des États-Unis avaient perçu le problème très tôt et ont refusé de s’associer à l’opération. Les voilà maintenant qui se tournent vers l’Iran pour négocier les conditions de passage. Mais l’Iran exige des « réparations ». Et c’est ici que les choses deviennent intéressantes.

Le mécanisme semble déjà en place : l’Iran imposera vraisemblablement un « péage » pour traverser le détroit, acquitté d’abord par les transporteurs, puis répercuté, au bout du compte, sur les consommateurs. Cet argent servira à reconstruire les écoles, les ponts et les installations militaires détruits pendant la guerre. Le prix mondial du pétrole devra donc grimper – et se maintenir à un niveau élevé – afin de financer ces droits de passage. En théorie, les consommateurs américains paieront ainsi les deux camps du conflit – directement à la pompe.

Le résultat paraît si favorable à l’Iran que certains y voient déjà l’aube d’une ère nouvelle pour ce pays longtemps voué au malheur. Solidarity.co.nz écrit :

« Le professeur Robert Pape, l’un des grands spécialistes américains de la guerre, à l’université de Chicago, estime que l’Iran sortira probablement de cette terrible guerre en superpuissance. De nombreux analystes — parmi lesquels le colonel Daniel Davis, Mark Sleboda, Annelle Sheline et John Mearsheimer — jugent désormais plausible, voire probable, une victoire iranienne. Pape lui-même simule depuis des décennies des scénarios de guerre entre les États-Unis et l’Iran, et son jugement est sans appel : ‘Trump a commis une énorme erreur.’

[…] Pour l’instant, Américains et Israéliens enchaînent les succès : ils tuent des dirigeants et des écolières, font sauter toutes sortes d’infrastructures, et ainsi de suite. ‘Cela peut être grisant, et donner l’illusion d’un contrôle précis. Mais ce n’est pas la même chose qu’une victoire stratégique. Avant la guerre, l’Iran contrôlait 4 % du pétrole mondial. Vingt-six jours plus tard, il en contrôle 20 %.’

Comme l’a rappelé cette semaine Trita Parsi, du Quincy Institute, le Danemark a, pendant 400 ans, perçu des droits de passage sur les navires empruntant le détroit de l’Øresund, à l’entrée comme à la sortie de la Baltique. Le Panama, l’Égypte et la Turquie imposent eux aussi des frais de transit. »

Bien sûr, tout cela importera peu si l’Iran est réellement « oblitéré ». Trump a non seulement menacé de frapper les infrastructures civiles, mais aussi de « faire disparaître le pays tout entier ».

Ce que cela signifie exactement reste difficile à dire. Mais une chose paraît probable : une hausse durable du prix du pétrole.

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