La Chronique Agora

France-États-Unis : deux puissances à crédit

france-etats-unis-credit

La France et les États-Unis ont plus en commun qu’ils ne veulent l’admettre. Derrière les différences de mœurs, la même fuite dans la dette entretient un système qui promet toujours plus… et laisse de moins en moins de place aux nouveaux venus.

Il y a bien des années, un politicien ambitieux, venu d’un de ces États ruraux réputés peuplés de péquenots, avait trouvé une idée pour déloger son rival du Congrès : lire à voix haute la carte d’un restaurant français de Washington où ce dernier avait ses habitudes.

« Des cuisses de grenouilles, bon sang ! Il mange des cuisses de grenouilles. Vous voulez vraiment qu’un homme pareil vous représente ? »

À l’époque comme aujourd’hui, on pouvait mentir, tricher et multiplier les aventures — que l’on soit un homme ou une femme. Mais gare à celui qui affichait un peu de raffinement, dans ses propos ou dans son assiette : sa carrière politique était finie.

Hier, nous faisions remarquer que les grands problèmes de la France ne différaient guère de ceux des États-Unis. Certes, les Français mangent toujours des cuisses de grenouilles. Les hommes continuent de se faire la bise. Et dans la bonne société, on pratique le baisemain : un homme s’incline vers la main d’une femme, comme pour y déposer un baiser.

Mais pour les chiffres qui comptent, nos deux pays se ressemblent comme deux cochons à l’auge. Le Sunday Independent irlandais écrit :

« La France prévoit d’emprunter 340 milliards d’euros l’an prochain et affiche un déficit de 5,4 %. »

Le déficit américain n’en est pas très loin : 5,7 %.

La dette française représente 116 % du PIB. Aux États-Unis, la dette brute atteint 130 % du PIB ; celle « détenue par le public » s’élève à 100 %.

L’emprunt du Trésor à dix ans — le carburant de la finance américaine — rapporte 5,3 %. Son équivalent français offre 4,9 %. Les mangeurs de grenouilles semblent donc être jugés plus solvables.

Les deux pays sont pourtant insolvables. Leurs recettes ne suffisent pas à couvrir leurs engagements : prendre en charge les personnes âgées, financer les soins médicaux, payer les intérêts de la dette et faire face à ses échéances. Et plus les taux d’intérêt montent, plus ils s’enfoncent dans l’insolvabilité.

Le Japon est peut-être le pays le plus insolvable du monde. Sa dette représente 234 % du PIB et ses taux d’intérêt atteignent désormais des niveaux qu’il n’avait plus connus depuis une génération. La BBC titre :

« Le Japon relève son taux d’intérêt à un niveau inédit depuis 31 ans pour freiner la hausse des prix. »

Mais il est loin d’être seul dans ce cas. Voici ce qu’indique l’aperçu généré par l’IA de Google :

« Les taux d’intérêt augmentent dans le monde entier, les banques centrales réagissant à une inflation persistante. De grandes économies comme les États-Unis (4,0 %), le Royaume-Uni (3,75 %) et la zone euro (2,65 %) relèvent leurs taux directeurs, tandis que les rendements obligataires atteignent des sommets inégalés depuis plusieurs décennies. »

Les taux montent. Et un rapide calcul montre qu’avec un taux d’intérêt revenu à un niveau plus normal de 5 %, le Japon consacrerait environ 12 % de son PIB au seul paiement des intérêts de sa dette publique. Une charge impossible à supporter.

Le décor est planté. Place au drame du jour. En France, les élèves sont sur le pied de guerre. Ils dénoncent le délabrement de leurs établissements et réclament davantage d’argent à l’État. Ils doivent aussi avoir quelques griefs contre le système extraordinairement complexe par lequel la France rationne l’accès aux études supérieures : Parcoursup.

La France a socialisé son système universitaire. Ceux dont les enfants ne vont pas à l’université paient pour ceux qui y étudient. Ces derniers peuvent s’attarder pendant des années dans « l’enseignement supérieur » sans rien débourser.

Dans une économie de marché, c’est le consommateur — et non l’État — qui paie ce qu’il obtient. Quand la demande augmente, les prix montent. Cette hausse freine la demande… tout en incitant à accroître l’offre. Mais si l’on abandonne ce système pour laisser les responsables politiques fixer les prix afin de rendre les choses plus « abordables », on bouleverse ce fragile équilibre. La demande augmente… tandis que l’offre diminue. Il faut alors trouver un moyen de rationner le peu qui reste. Dans les sociétés socialistes, par exemple, la pénurie alimentaire se traduit généralement par de longues files d’attente et des quantités limitées à l’achat.

Les universités françaises utilisent des algorithmes, des notes et parfois des entretiens pour sélectionner les candidats. Au cours d’une année récente, la prestigieuse faculté de droit de l’université Paris-Panthéon-Sorbonne a ainsi reçu 19 404 candidatures pour 745 places.

Pour attribuer ces rares places, les Français ont conçu un système si compliqué que seuls 6 % des parents déclaraient le comprendre facilement.

Mais une politique publique n’est presque jamais une simple affaire de technique. L’idéologie, la théorie, l’économie et la politique s’en mêlent… avec tout un assortiment d’idées farfelues et de préjugés.

C’est le propre d’une société en pleine décadence : l’élite dirigeante ne cesse de renforcer son pouvoir. Elle s’empare d’un nombre croissant de sujets, à coups de programmes, de lois, de réglementations… et d’argent. Les jeunes ambitieux comprennent vite comment le système fonctionne. Ils ne rêvent plus de proposer de nouveaux biens et services. Ils veulent décider qui pourra en bénéficier.

Voilà une illustration de ce que Peter Turchin appelle la « surproduction des élites » : toujours plus de juristes, d’administrateurs, d’experts, de spécialistes et de consultants… Tous veulent leur part de richesse, de pouvoir et de prestige. Leurs études leur en donnent le droit, du moins le pensent-ils.

Tant qu’une société est jeune et en pleine croissance, elle leur trouve des postes. Mais vient un moment où le poids de l’entretien de ses classes supérieures finit par ralentir la croissance. Selon le FMI, le PIB français progresse de 0,9 %. Aux États-Unis, la croissance est plus forte, mais reste modeste : 2,1 %. Retirez toutefois les dépenses d’investissement dans l’IA, et elle atteint à peine 1,5 %.

Une croissance poussive laisse peu de places à ceux qui aspirent à rejoindre l’élite. Les heureux élus enfilent leur tenue de bureau et rentrent dans le rang… Puis ils passent leur carrière à veiller, dans la grisaille du quotidien, à ce que l’argent continue d’affluer.

Et ceux qui restent à la porte ?

Ils deviennent des hors-la-loi… des désœuvrés… des aigris… des révolutionnaires… des râleurs. Ils grimpent sur la statue de la place de la République, brandissent le drapeau noir… et votent pour les « extrémistes ».

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile