Les chiens ne paient pas de droits de douane. Les objets inanimés non plus. Au final, toutes les recettes de l’Etat doivent provenir du peuple.
Voici ce qu’a écrit Nicole Russell, chroniqueuse pour USA Today, à propos du dernier « triomphe commercial » de Donald Trump :
« L’accord de Trump avec l’UE aidera les travailleurs manuels
Peu importe qu’on déteste la personnalité de Trump, ses talents à négocier des accords commerciaux en faveur des travailleurs américains ne devraient pas être sous-estimés. »
Le fond de l’argument de Mme Russell est que l’accord impose à l’Europe d’acheter de l’énergie et du matériel militaire aux Etats-Unis, et ce genre de choses est fabriqué par des gens portant des casques ou maniant des outils – des ouvriers donc, des « cols bleus ».
Mme Russell, qui vit au Texas et a quatre enfants, ne doit pas avoir beaucoup de temps libre. Sinon, elle aurait pu y réfléchir un peu plus.
Quatre objections à cette logique
Premièrement, pourquoi la politique gouvernementale américaine devrait-elle favoriser un groupe de travailleurs (les « cols bleus ») plutôt qu’un autre (les « cols blancs ») ?
Deuxièmement, les négociations tarifaires profitent aussi aux très grandes entreprises – le pétrole et la défense. En quoi est-ce un avantage pour les gens qui bossent surtout pour des petites entreprises ?
Troisièmement, les mêmes politiques qui sont censées favoriser la production industrielle américaine avec des droits de douane de 15 % sur les importations imposent aussi des taxes de 50 % sur l’acier et l’aluminium, que les constructeurs automobiles américains doivent payer… et donc, in fine, les acheteurs de voitures. En quoi cela aide-t-il le gars qui a besoin d’une voiture pour aller bosser ?
Quatrièmement, qui paie les droits de douane ? Ce sont essentiellement des impôts payés par les importateurs américains, pas les exportateurs étrangers, et qui sont inévitablement répercutés sur les consommateurs américains. Fox News :
« Les recettes douanières de juillet battent un record mensuel : 150 milliards $ collectés depuis le début de 2025. »
Col blanc, col bleu ou sans col du tout – tout le monde paiera. Qui d’autre ? Les chiens ne paient pas de droits de douane. Les objets inanimés non plus. En fin de compte, toutes les recettes de l’Etat proviennent du peuple.
Une bonne nouvelle ? Pas si vite…
Le seul avantage possible de ces droits de douane serait d’augmenter les recettes de l’Etat et de réduire son besoin d’emprunter. Mais les génies du Sénat américain sont déjà en train de « doucher » ce léger espoir. USA Today :
« Josh Hawley propose un remboursement de 600 $ des tarifs de Trump pour les travailleurs américains. »
On peut se demander si on distribue de l’argent, pourquoi seulement aux « travailleurs » américains ? Qu’ont donc fait de mal les retraités ?
Qu’importe ! Rien de tout cela n’a de sens. Les Etats-Unis ont un déficit de 2 000 milliards de dollars et foncent droit vers une crise financière. Ils n’ont pas les moyens de faire des cadeaux.
Une victoire politique… mais à quel prix ?
Et pourtant, ces accords commerciaux sont perçus comme une victoire politique pour Donald Trump. Il semble avoir réussi à imposer des droits de douane sans l’approbation du Congrès et sans déclencher une guerre commerciale brutale.
The Wall Street Journal :
« Le président Trump a accompli l’exploit : augmenter les droits de douane au-delà de ceux de la tristement célèbre loi Smoot-Hawley de 1930, tout en – apparemment – éviter la guerre commerciale destructrice qui s’en était suivie.
Avec l’accord conclu ce week-end avec l’Union européenne, les Etats-Unis imposeront un taux effectif de droits de douane d’environ 15 % à leurs partenaires commerciaux, soit le plus élevé depuis les années 1930, selon JPMorgan Chase. »
Mais ces accords tiendront-ils ? The New Republic :
« Le grand accord commercial de Trump avec le Japon est déjà en train de s’effondrer…
… Selon un nouveau rapport du Financial Times montre que les responsables américains et japonais ne sont pas d’accord sur ce dont les deux pays ont exactement convenu.
Mireya Solís, chercheuse senior à la Brookings Institution, a déclaré au Financial Times que l’accord ne contenait ‘rien d’inspirant’, car ‘les deux parties ont fait des promesses dont nous ne pouvons être sûrs qu’elles seront tenues’ et ‘il n’y a aucune garantie quant au niveau réel des investissements du Japon’. »
L’accord avec l’Europe n’est pas mieux ficelé. Energy Intel :
« L’accord énergétique de 750 milliards $ entre les Etats-Unis et l’UE face à la réalité
Fred Hutchison, PDG du groupe pro-exportation LNG Allies, déclare que les gouvernements peuvent encourager les accords commerciaux, mais aucun n’a vraiment le contrôle sur ce qui se fait dans le secteur privé. »
Le WSJ poursuit :
« Marine Le Pen, cheffe du Rassemblement national français, en tête des intentions de vote pour la présidentielle de 2027, a qualifié l’accord UE-Etats-Unis de ‘fiasco politique, économique et moral’. Alice Weidel, dirigeante du parti d’extrême droite allemand Alternative für Deutschland, a écrit sur X : ‘L’UE s’est fait violemment arnaquer.’
Trump a obtenu ses accords grâce à l’effet de levier que procurent les liens économiques et sécuritaires profonds que d’autres pays entretiennent avec les Etats-Unis. Mais cet effet s’érode à mesure que ces pays diversifient leurs marchés et renforcent leurs propres armées. Le système international à venir sera moins dépendant des Etats-Unis… et moins stable. »
Les marchés sont eux aussi instables. Déjà en équilibre précaire au sommet de leur fourchette, les actions sont devenues encore plus surévaluées.
Mais plus encore : Donald Trump a rendu le commerce avec les Etats-Unis plus coûteux. Et ce faisant, il a probablement augmenté l’envie de ne plus commercer avec eux du tout.
