Avec l’âge, les faiblesses s’accentuent et les inhibitions s’effacent. Chez Donald Trump, ce phénomène semble avoir pris une dimension politique : insultes, menaces et provocations jaillissent désormais sans filtre, jusque dans les dossiers diplomatiques les plus explosifs.
Nous tenons de la meilleure autorité qui soit que les vieux hommes ne ressemblent pas aux jeunes. Nous avons d’ailleurs pu constater ce fait mélancolique sur notre propre personne. Autrefois, nous montions et descendions les escaliers avec l’insouciance d’un bouquetin. Aujourd’hui, nous nous cramponnons à la rampe.
Quelle que soit la faiblesse particulière d’un homme dans sa jeunesse, le temps se charge de l’aggraver. Celui qui avait les poumons fragiles à 20 ans parvient à peine à reprendre son souffle à 80. Celui qui se plaignait déjà de ses « mauvais genoux » à 30 ans boitera à 70, en maudissant ces escaliers auxquels il ne prêtait jadis aucune attention.
Nous n’en apportons aucune preuve. Il ne s’agit que d’une observation, totalement dépourvue de caution scientifique. Pourtant, le petit ventre qui s’arrondit à 30 ans mûrit au fil des saisons jusqu’à devenir, à 60 ans, une panse majestueuse. Quant à la chevelure qui commence à se clairsemer à 35 ans, elle a généralement pris le large pour de bon à 55.
La même loi sinistre gouverne la personnalité. L’homme paresseux dans sa jeunesse tient presque du meuble une fois à la retraite. S’il est grincheux à 25 ans, il le devient un peu plus à chaque page arrachée au calendrier. Et s’il est naturellement porté sur la mythomanie, la vulgarité ou la stupidité la plus obstinée — autant de qualités présidentielles, en somme —, il a toutes les chances de devenir parfaitement insupportable à l’heure de toucher sa pension.
En bref, le temps distille nos infirmités comme un whisky vieilli en fût de chêne ; puis cet alcool puissant dissout nos inhibitions.
L’un de nos amis a été victime d’un AVC passé 70 ans. Son corps demeurait assez solide, mais sa famille prit l’habitude de le soustraire aux regards du public, car son censeur intérieur avait fait ses valises. Au restaurant, il pouvait ainsi déclarer à une serveuse, avec une franchise aussi parfaite que désarmante : « Quelle belle poitrine ! » La remarque était sincère, la dame en était peut-être même flattée. Mais elle était assurément inappropriée.
Si nous évoquons cette question, c’est parce que nous nous surprenons à méditer sur notre bien-aimé président des États-Unis. Certains affirment qu’il est tout simplement « trop vieux » pour porter le poids du monde sur ses épaules. Mais l’homme a toujours eu un penchant pour la débauche et la vulgarité ; sa propre mère aurait prédit qu’il serait un « désastre » en politique. Lorsqu’il revint pour son second mandat, en janvier 2026, il était plus âgé, peut-être un peu plus méchant et encore moins entravé par la retenue qu’il ne l’avait été durant le premier.
Il rebaptisa aussitôt le golfe du Mexique et le mont Denali. Il ébranla ses alliés en menaçant d’annexer le Groenland, de quitter l’OTAN et de faire du Canada la 51e étoile du drapeau américain.
De joyeux moments, somme toute : pour l’essentiel inoffensifs et presque charmants dans la manière dont ils exprimaient la jubilation débridée du président, micro ouvert, prêt à fracasser les idoles et à tyranniser son monde. Mais ils laissaient également entendre que quelque chose commençait à tourner dans le cerveau de Donald Trump : le censeur intérieur avait cessé de fonctionner.
Le président imagine peut-être Gaza transformée en une sorte de Las Vegas. Alors que d’innombrables corps reposent encore sous les décombres, il pourrait sembler inapproprié de le dire. Mais le censeur ayant déserté les lieux, le promoteur immobilier clinquant de Manhattan ne s’en est pas privé. Le Mirror décrit ainsi la vidéo diffusée par la Maison-Blanche :
« On y voit notamment un hôtel ‘TRUMP GAZA’, une statue de Donald Trump haute de douze mètres, où il apparaît remarquablement svelte, ainsi que — clignez des yeux et vous les manquerez — deux jeunes femmes en bikini affublées de longues barbes noires… La vidéo s’achève sur une image de Donald Trump et Benjamin Netanyahou allongés côte à côte sur des transats. »
Comme on pouvait s’y attendre, la presse a rangé ces sorties dans la catégorie des propos « déments ». Mais elles ne le sont pas du tout. Ce ne sont que les pensées inconvenantes qui traversent l’esprit de chacun d’entre nous, mais que le commun des mortels a le bon sens de filtrer avant qu’elles ne parviennent jusqu’à l’air libre.
Donald Trump lui-même avait autrefois une vague conscience de l’existence de ce mécanisme de contrôle, à l’époque où celui-ci fonctionnait encore à moitié. Il avait ainsi déclaré à propos de son rival Chris Christie : « Ne le traitez pas de gros porc. Vous ne pouvez pas faire ça. »
C’était en août 2023. En novembre 2025, le filtre était entièrement rongé. Jake Tapper rapporte :
« Après qu’une journaliste l’a interrogé sur la présence de son nom dans des courriels envoyés par Jeffrey Epstein, délinquant sexuel condamné, Donald Trump lui a sèchement lancé : ‘Silence, la truie !’ »
Un autre journaliste lui posa une question toute simple au sujet de la publication des dossiers Epstein : Pourquoi ne pas le faire tout de suite ? » Ce à quoi le président répondit : « Ce n’est pas la question qui me dérange. C’est votre attitude. Je pense que vous êtes un très mauvais journaliste. C’est la manière dont vous posez ces questions. »
Mais c’est dans son offensive contre l’Iran — menée aussi bien à coups de bombes que d’adjectifs — que le filtre semble avoir cédé de la manière la plus spectaculaire. Selon Mother Jones :
« Donald Trump a menacé de ‘réduire l’Iran à néant’ et de ‘le renvoyer à l’âge de pierre’. Il a affirmé qu’il ferait sauter des ponts et des centrales électriques civiles, ce qui, selon des spécialistes du droit de la guerre, pourrait constituer un crime de guerre. Et le matin de Pâques, il a écrit sur son réseau social : ‘Ouvrez ce p… de détroit, bande de fous, ou vous allez vivre en enfer.’ »
Donald Trump a signé l’arrêt de mort du dirigeant iranien. Mais malheur à la République islamique si l’un de ses membres osait envisager de lui rendre la pareille. CNBC titrait :
« Trump menace de ‘décimer’ l’Iran si le pays tente de le tuer… »
Puis, hier, cette dépêche de l’Independent est sortie :
« Dans une tirade truffée de grossièretés, Trump menace de ‘prendre le contrôle’ de l’Iran si Téhéran ferme le détroit d’Ormuz. »
Deux semaines auparavant, le président qualifiait les dirigeants iraniens de « gens agréables avec qui traiter » et de « personnes très rationnelles ». Mais la semaine dernière, le discours avait changé :
« Je ne veux plus avoir affaire à eux. Ce sont des ordures. Vous savez ce que c’est, des ordures ? Ce sont des ordures. Ce sont des malades. Ils sont dirigés par des malades. »
Il s’agit peut-être, là encore, d’un sentiment parfaitement sincère. Mais ce n’est sans doute pas la chose la plus judicieuse à hurler en public lorsque l’on négocie la fin d’une guerre que l’on a soi-même déclenchée. Hélas, le censeur est parti jouer au golf — et rien ne laisse penser qu’il reviendra.
