La Chronique Agora

Dette américaine : le danger n’est pas celui que l’on croit

dette-americaine

La dette américaine dépasse les 40 000 milliards de dollars. Mais, derrière ce montant vertigineux, une distinction essentielle est souvent oubliée : un crédit financé par l’épargne n’a pas les mêmes effets qu’un prêt créé de toutes pièces par les banques.

Selon de nombreux commentateurs économiques et autres experts, le niveau élevé de la dette américaine, qui a dépassé les 40 000 milliards de dollars en août dernier, constitue une menace majeure pour l’économie des États-Unis. L’idée selon laquelle la dette pourrait menacer l’économie trouve notamment son origine dans les écrits de l’économiste américain Irving Fisher. Celui-ci considérait la liquidation des dettes comme un risque majeur : leur remboursement pouvait entraîner une contraction de la masse monétaire, laquelle provoquerait une baisse des prix des biens et services — autrement dit, une déflation — puis une dépression économique. Selon Fisher, un choc tel qu’une forte chute des marchés boursiers pouvait déclencher cet enchaînement.

Mais pourquoi le remboursement des dettes devrait-il réduire la masse monétaire ? Prenons un producteur de biens de consommation qui consomme une partie de sa production et épargne le reste. Dans une économie de marché, il peut vendre les biens ainsi épargnés, puis décider de prêter l’argent obtenu à un autre producteur. Il transfère alors son épargne à l’emprunteur pour la durée du prêt. Grâce à cet argent, ce dernier peut acheter les biens de consommation nécessaires à sa subsistance et à son bien-être.

À l’échéance du contrat, l’emprunteur restitue l’argent au prêteur initial. Ici, le remboursement de la dette ou sa liquidation n’a aucun effet sur la quantité de monnaie en circulation.

L’épargne ainsi prêtée joue un rôle essentiel dans la croissance économique. Elle finance la production de biens d’équipement, lesquels permettent, à leur tour, d’accroître la production de biens de consommation. Toutes choses égales par ailleurs, cette production supplémentaire permet d’épargner davantage. L’ensemble du processus favorise le développement d’un appareil productif plus élaboré.

L’augmentation des prêts est donc une excellente nouvelle pour l’économie. Le crédit oriente l’épargne vers les différents secteurs d’activité et favorise ainsi la croissance. Dans ce cadre, plus il y a de dette — c’est-à-dire de prêts —, mieux l’économie se porte. Une augmentation des prêts entièrement adossée à une épargne préalable stimule la croissance économique. L’endettement renforce alors le processus de création de richesse.

Inflation et appauvrissement économique

Un prêteur ordinaire peut difficilement prêter ce qu’il ne possède pas. Les choses changent toutefois lorsque l’on introduit dans l’analyse les prêts bancaires qui ne sont pas adossés à une épargne préalable. Ces prêts reposent sur l’expansion du crédit.

Supposons que Joe décide de prêter 1 000 dollars pendant un an par l’intermédiaire d’une banque. Cette somme est alors transférée de son compte à vue vers un dépôt à terme d’un an. L’argent placé sur ce dépôt peut être prêté pour la même durée. Le prêt de 1 000 dollars est donc couvert par un dépôt à terme du même montant et de même échéance.

Imaginons maintenant que Bob demande à la banque A un prêt de 1 000 dollars pour un an. La banque accepte et crédite son compte à vue de 1 000 dollars. Cette fois, aucun titulaire de compte à vue, comme Joe, n’a transféré une somme équivalente vers un dépôt à terme. Le prêt accordé à Bob n’est donc pas adossé à une épargne préalable. La banque A a créé ces 1 000 dollars de toutes pièces.

Lorsque Bob dépense cet argent nouvellement créé, il obtient quelque chose en échange de rien. Dans une économie de marché libre, une banque qui accorde de tels prêts s’expose à la faillite. Elle risque de ne pas pouvoir honorer les chèques présentés lors de la compensation interbancaire, faute de disposer des fonds nécessaires.

L’existence d’une banque centrale permet toutefois aux banques de pratiquer cette création monétaire et d’étendre le crédit. Si, lors du règlement interbancaire, il manque 1 000 dollars à la banque A pour régler ce qu’elle doit à la banque B, elle peut les emprunter auprès de la banque centrale. Mais d’où vient cet argent ? La banque centrale le crée, elle aussi, de toutes pièces. Comme l’explique Rothbard :

« La banque centrale peut veiller à ce que toutes les banques du pays accroissent la quantité de monnaie de concert et au même rythme. […] En somme, elle constitue un instrument public de cartellisation : elle coordonne les banques pour leur permettre de contourner les contraintes du marché libre et d’un système bancaire libre, et d’accroître ensemble la quantité de monnaie au même rythme. »

Masse monétaire et réserves de subsistance

En règle générale, la contraction de la masse monétaire qui précède la déflation et la dépression économique trouve son origine dans les politiques monétaires expansionnistes menées auparavant par la banque centrale. Ce sont ces politiques qui favorisent l’expansion de la monnaie et du crédit. Celle-ci détourne à son tour l’épargne des activités créatrices de richesse vers celles qui n’en créent pas. Elle réduit ainsi la capacité de l’économie à accroître ses réserves de subsistance — les biens de consommation disponibles pour faire vivre les individus pendant le processus de production — et affaiblit la croissance.

Lorsqu’un prêt est entièrement adossé à une épargne préalable, l’argent revient au prêteur initial à l’échéance. Bob, qui a emprunté 1 000 dollars, rembourse alors à la banque le capital et les intérêts. La banque reverse ensuite à Joe, le prêteur, ses 1 000 dollars, ainsi que les intérêts, déduction faite de ses frais. L’argent a effectué un circuit complet et retrouve son propriétaire initial.

En revanche, lorsqu’un prêt résulte de la création monétaire et de l’expansion du crédit, son remboursement à la banque retire de la monnaie de l’économie : la masse monétaire diminue. La raison en est simple : à l’origine, aucun épargnant n’avait fourni les fonds prêtés. Sous l’effet de la politique monétaire expansionniste et de l’érosion des réserves de subsistance, l’activité économique risque à son tour de se dégrader.

Face à cette dégradation, les banques sont susceptibles de freiner l’expansion de leurs crédits. Lorsque les prêts concernés sont remboursés sans être renouvelés, la masse monétaire subit une pression à la baisse.

La déflation et le recul de l’activité qui s’ensuivent ne sont donc causés ni par la liquidation des dettes en elle-même, ni par la contraction de la masse monétaire. Ils résultent de la diminution des réserves de subsistance provoquée par les politiques monétaires expansionnistes antérieures.

En augmentant la quantité de monnaie pour enrayer la déflation, la banque centrale ne fait qu’aggraver la situation. Ces injections supplémentaires affaiblissent le processus de création de richesse et accentuent ainsi la dépression économique.

Quant aux emprunts contractés par l’État auprès de créanciers étrangers, ils peuvent effectivement constituer une menace pour l’économie. L’État ne crée pas de richesse : pour rembourser sa dette, il dépend nécessairement du secteur privé, qui, lui, en produit.

Or, lorsque les réserves de subsistance commencent à diminuer, le secteur privé peine à soutenir l’État. En affaiblissant ces réserves, la politique monétaire de la Fed compromet donc la capacité de l’État à rembourser sa dette envers ses créanciers étrangers.

Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile