La Chronique Agora

Détroit d’Ormuz : la fiction qui a fait décoller Wall Street

En quelques heures, une série de déclarations non corroborées a suffi à déclencher un emballement spectaculaire des marchés mondiaux. Tandis que le trafic maritime restait quasi à l’arrêt dans le détroit d’Ormuz et que Téhéran démentait toute réouverture totale, Wall Street a choisi de croire à un apaisement. Une séquence révélatrice du décalage croissant entre réalité géopolitique et narration financière.

Dans ma chronique de lundi dernier, j’avais écrit : « Israël, qui se projette déjà dans l’ère post-iranienne, désigne désormais la Turquie comme la menace existentielle la plus redoutable pour l’État hébreu dans la région. »

J’avais précisé que le scénario d’un conflit Israël/Turquie paraissait tellement idiot et dément qu’un tel paragraphe ne devrait figurer dans aucune analyse géopolitique circonscrite au « champ du possible ».

Que tous ceux qui ont pu douter de la solidité de mes sources ou m’accuser de vouloir faire du « sensationnalisme » basé sur de simples « rumeurs » (c’étaient des faits avérés, bien sûr, sinon je me serais abstenu) lisent ce qui suit.

Donald Trump rejette toute possibilité d’action militaire contre la Turquie, membre de l’OTAN et dont certaines bases hébergent des munitions nucléaires américaines, et qualifie de « déraisonnable » la demande de Benjamin Netanyahu visant une opération contre Ankara.

Netanyahou a bel et bien tenté d’obtenir un soutien américain pour engager un conflit de grande envergure contre la Turquie.

Trump a fermement rejeté cette idée, préférant se positionner comme un médiateur pour apaiser les tensions croissantes entre Benjamin Netanyahou et Recep Tayyip Erdoğan. Trump a personnellement demandé à Netanyahou d’être « raisonnable » concernant ses différends avec la Turquie.

Petit rappel des tensions entre Tel-Aviv et Ankara : la Turquie et Israël ont rompu leurs relations diplomatiques en novembre 2024. Le président turc émet depuis deux ans des critiques encore plus virulentes contre l’État hébreu que le régime iranien lui-même, et il a fait condamner par contumace les dirigeants israéliens en exercice ou ayant récemment démissionné pour « crimes contre l’humanité », reprenant les accusations du TPI.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, avait annoncé vendredi 29 août 2025 que son pays avait non seulement rompu tout lien économique et commercial avec Israël, mais refusait désormais aux navires israéliens l’accès aux ports turcs, ainsi que l’accès à son espace aérien national aux avions israéliens. Réciproquement, les bateaux turcs sont également interdits d’accoster en Israël.

Mais ce qui préoccupe tous les pays asiatiques et européens, c’est le statut réel du détroit d’Ormuz, déclaré « ouvert » vendredi par l’Iran – mais cela fait partie de la rhétorique habituelle qui proclame une « ouverture » à tous les navires… acquittant le droit de passage.

Donald Trump s’est empressé de reprendre cette déclaration – au premier degré, bien sûr – ce qui a euphorisé les marchés, lesquels n’ont même pas relevé que les États-Unis maintenaient leur blocus.

Une série d’événements extraordinaires se sont déroulés le 17 avril… mais vu que, dans les heures qui ont suivi, plus aucun navire ne circulait dans le détroit (plusieurs ont même dû rebrousser chemin du fait de contre-ordres iraniens), ils ne se sont pas produits en mer, ni à Islamabad (nouveaux préparatifs de négociations), mais bien sur les marchés financiers.

Reprenons la chronologie du 17…

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Araghchi, a publié ce message : « Conformément au cessez-le-feu au Liban (rompu à plusieurs reprises en réalité), le passage de tous les navires commerciaux par le détroit d’Ormuz est déclaré totalement ouvert pour la durée restante du cessez-le-feu, sur la route coordonnée déjà annoncée par l’Organisation des ports et des affaires maritimes de la République islamique d’Iran. »

La « route coordonnée » signifie celle imposée par Téhéran – et moyennant un droit de passage – ce que Washington rejette totalement.

Trump a alors publié une avalanche de messages. En un peu plus d’une heure, il en a diffusé plus d’une douzaine, dont les principaux étaient : « Merci à l’Iran d’avoir ouvert complètement le détroit à la circulation normale et aux activités commerciales. » (Ce qui est faux : seul le passage entre les îles de Qeshm et Larak est « libre ».)

Puis, il a affirmé que :

Les marchés (surtout Wall Street) ont pris toutes ces déclarations unilatérales et étayées par aucune confirmation côté iranien pour argent comptant.

Le cours du pétrole s’est effondré de 12 %, les actions se sont envolées pour une 13ᵉ séance d’affilée.

Concrètement, plus aucun bateau ne traversait le détroit et l’Iran a tout démenti via ses différentes agences officielles.

Les médias persans et les réseaux sociaux ont explosé de critiques à l’égard du message ambigu du ministre des Affaires étrangères, qui « ouvrait un boulevard à la propagande triomphale de Donald Trump » (Fars News). L’agence de presse Tasnim (porte-voix des gardiens de la révolution iraniens) a qualifié le tweet de « mauvais et incomplet, créant une confusion trompeuse quant à la réouverture du détroit ».

L’agence de presse Fars, proche du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, précisait : « La réouverture du détroit est soumise à trois conditions spécifiques : uniquement des navires marchands (pas de navires militaires) ; les navires et les cargaisons ne peuvent pas être connectés à des pays hostiles (Israël, USA) ; les navires doivent emprunter les voies maritimes désignées par l’Iran et se coordonner avec les autorités iraniennes ; le libre transit débutera après l’entrée en vigueur de l’accord de cessez-le-feu au Liban. »

Pas grave ! Tout cela a été passé sous silence par les médias mainstream occidentaux et le rallye de Wall Street s’est poursuivi : le Dow Jones a bondi de +1,8 %, le S&P 500 et le Nasdaq de +1,3 % (pour un 3ᵉ record historique consécutif), les bons du Trésor à 10 ans se sont détendus de 5 points avant de se dégrader un peu en soirée.

Constat : Trump contrôle l’information, dicte le tempo des marchés, car Wall Street ne vérifie rien… de façon quasi militante.

Les marchés obligataires se montrent plus circonspects, mais pour Trump, le S&P et le Nasdaq sont sa boussole, et elle indique obstinément le nord (la hausse, dans le jargon des traders) depuis le 31 mars dernier.

Le Nasdaq a aligné une 13ᵉ séance de hausse consécutive, sa plus longue série depuis 1992 (1er mandat de Bill Clinton), la seule jamais observée depuis sa création le 8 février 1971.

Au cours du mois écoulé, Trump a inondé les marchés de fausses informations à plusieurs reprises, et les marchés se sont laissés manipuler avec délectation.

Wall Street prend Trump au pied de la lettre et les fausses bonnes nouvelles font force de vérité.

Trump – et ses proches, qui placent à chaque fois des trades « judicieux » quelques minutes avant qu’il tweete – a remporté ces trois dernières semaines la guerre de perception financière.

Si la puissance médiatique globale américaine (celle perçue dans le monde) est de 100, celle de l’Iran est de 1,8.

Trump peut se targuer de disposer d’un pouvoir total sur la fixation des prix sur les marchés mondiaux.

Les initiés et les fonds quantitatifs ont amassé des fortunes.

Comptez le nombre de fois où ce scénario s’est produit le mois dernier…

Trois bull runs inattendus, systématiquement au lendemain d’un week-end ou lors d’une échéance boursière, et avant la reprise des cotations à Wall Street. Et, tout aussi systématiquement, des positions short massives sur le pétrole ont été prises quelques minutes avant les « annonces » – comme si une petite souris prenait des notes dans le bureau ovale, puis ouvrait avec ses petites pattes son application de trading, section « commodities », et prenait des positions de méga-baleine.

On parle de centaines de millions de dollars et de milliards de dollars en valeur notionnelle, pour tenir compte des effets de levier.

Et, pour rester dans le domaine de la valse des milliards de dollars tombant dans la poche « d’heureux élus » – et de proches du bureau ovale –, comment passer sous silence le contrat de 20 milliards de dollars décroché par Anduril Industries auprès du département de la Défense ?

Anduril est une entreprise de technologies de défense soutenue financièrement par Thrive Capital, la société de capital-risque de Joshua Kushner, qui a connu une progression fulgurante ces 18 derniers mois.

Joshua est le frère cadet de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, et son fonds Thrive Capital a piloté une levée de fonds de 4 milliards de dollars pour Anduril juste quelques jours avant que le Pentagone n’annonce conclure un accord exclusif d’une durée de dix ans portant sur la bagatelle de 20 milliards de dollars de fourniture de ressources pour ses systèmes informatiques, du matériel militaire et l’infrastructure de données sensibles pour la défense américaine.

Il est rarissime que le Pentagone recoure à une procédure dite de « source unique » (comme s’il n’existait aucune concurrence), ce qui lui permet de contourner entièrement le processus normal d’appels d’offres auprès de plusieurs prestataires potentiels.

Pendant ce temps, Jared Kushner, qui n’occupe aucun rôle officiel au gouvernement, se voit confier – avec Steve Witkoff – le rôle de négociateur avec l’Iran, au nom des États-Unis, alors qu’il n’a aucun mandat légal reconnu par le Congrès pour ce faire.

Jared Kushner — dont la proximité avec le Premier ministre israélien interroge depuis le premier mandat de Donald Trump — fait parallèlement l’objet d’une enquête du Congrès pour soupçon de corruption à grande échelle. Il aurait sollicité – et obtenu, c’est documenté – des milliards de dollars auprès de fonds souverains du Golfe, notamment de l’Arabie saoudite (ce qui n’est pas illégal en soi), tout en menant des négociations diplomatiques avec la Russie et l’Iran.

Reste à démontrer le lien entre ces versements et « l’inflexion » de la politique extérieure américaine… mais, si tel était le cas, cela confirmerait le sentiment que les conflits d’intérêts le disputent au népotisme dans le premier cercle (familial) de Donald Trump, sans parler des soupçons de délits d’initiés boursiers atteignant des magnitudes inconnues en 250 années d’histoire des États-Unis.

Ce qui incommode le Congrès depuis le premier mandat de Trump, c’est cette omniprésence de Jared Kushner dans la « zone grise » du pouvoir, où il semble tirer beaucoup de ficelles : beaucoup lui attribuent un rôle décisif dans le basculement du 47ᵉ président en faveur d’une guerre contre l’Iran souhaitée par Benjamin Netanyahu.

Une aventure que tous ses prédécesseurs lui ont refusée depuis l’ère Clinton : l’exception, c’est justement Hillary Clinton, ex-candidate à la Maison-Blanche, fer de lance des « néocons » démocrates, qui s’est plusieurs fois prononcée en faveur du bombardement de l’Iran et du renversement du régime, tout comme le républicain Lindsey Graham.

Ce dernier presse Donald Trump « d’aller plus loin » pour renverser le régime iranien, et tout le monde comprend qu’il s’agit d’une offensive terrestre.

Ni Hillary, ni Lindsey Graham n’ont jamais été au pouvoir, et, s’ils l’avaient été, le Pentagone se serait sans doute montré très réservé… jusqu’à ce que Pete Hegseth impose la volonté de Donald Trump, lui-même convaincu que la guerre était gagnable via des rapports inexacts ou « incomplets » émanant des services secrets israéliens.

Ils ont été repris à leur compte par Jared Kushner et le gouverneur du Texas, Ted Cruz (tous deux fervents soutiens de Netanyahu) : ce dernier revendique très officiellement d’avoir « convaincu » le président d’attaquer l’Iran.

Maintenant, personne ne sait comment sortir de cette guerre qui devait durer 72 heures et qui semble mal partie pour se résoudre avant 72 jours (nous en sommes à 52).

Côté iranien, les négociations sont officiellement au point mort : pas de seconde rencontre à Islamabad ce week-end.

Les dirigeants iraniens déclarent que le « maximalisme et les exigences déraisonnables et irréalistes » du président Trump les ont conduits à se retirer des pourparlers.

L’Iran estime faire face à une « tromperie » (aucune proposition de négociation sérieuse), être au bord d’une nouvelle vague d’escalade, avant une potentielle « attaque surprise » de la part des États-Unis.

Du coup, ce ne serait pas vraiment une surprise… et, en ce qui concerne les marchés, la vraie surprise serait qu’après la guerre remportée par les initiés et les fonds quantitatifs (qui se sont appuyés depuis trois semaines sur une accumulation de « vérités alternatives » et de manipulations de cours avérées), les hedge funds – laminés par 13 séances de hausse (une série miracle qui n’aurait jamais dû exister) – ne prennent pas bientôt une revanche éclatante.

Le récent rallye de +15 % du Nasdaq a fourni une exit liquidity inespérée : l’amorce de correction de ce lundi est peut-être la dernière occasion d’en profiter.

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