La Chronique Agora

La tentation du spectacle

Le discours sur l’état de l’Union de Trump a suscité une avalanche de critiques. Entre annonces spectaculaires et réalités budgétaires — dette en hausse, marchés financiers, crise de l’immobilier — les éléments préoccupants s’accumulent.

Nous prenons le ferry pour faire l’aller-retour entre l’Irlande et la France. En été, la traversée est agréable. En hiver, c’est une aventure.

Nous avons embarqué hier à Cherbourg. Le ciel était radieux. La mer, parfaitement calme. « On dirait que le voyage va être très agréable », a dit Elizabeth.

Mais une fois sortis du port, engagés dans la Manche, la houle a pris de l’ampleur. Les vagues grossissaient à vue d’œil. Il ne nous restait plus qu’à rester allongés dans notre cabine.

Douze heures plus tard, notre bateau avait franchi la Manche cahoteuse, puis un Atlantique plus houleux encore. Nous remontons désormais la mer d’Irlande. Elle est nettement plus clémente ; nous pouvons reprendre le travail.

Notre tâche est simple : relier les points de l’Histoire entre eux, et voir quelle image ils composent.

Nous ne portons aucun jugement sur les points eux-mêmes — quels que soient les imbéciles qui les ont placés là. Nous cherchons seulement à comprendre ce qu’ils signifient et ce qu’ils peuvent annoncer.

Ce qui rend l’exercice particulièrement ardu ces derniers temps, c’est leur nombre. Il y a beaucoup de points à examiner, éparpillés comme des leurres, comme pour détourner l’attention des observateurs de ceux qui comptent réellement. Tout ce que l’on peut dire d’eux, c’est qu’ils sont, au moins, souvent divertissants.

Hier, par exemple, l’actualité relayait la généreuse proposition de Donald Trump d’envoyer un navire-hôpital au Groenland pour venir en aide à ces malades que leur gouvernement, selon lui, laisse sans soins :

« [Le navire] prendra soin des nombreuses personnes malades qui ne sont pas prises en charge là-bas. »

« Les secours sont en route », aurait écrit Florence Nightingale sur son compte Twitter.

Mais la marine américaine ne dispose que de deux navires-hôpitaux. Et aucun ne fait route vers le Groenland. L’USNS Comfort et l’USNS Mercy sont tous deux en cale sèche en Alabama, en réparation. Ils ne partiront pas avant longtemps.

Oh là là… Ces pauvres Groenlandais, transis de froid, des anges planant au-dessus de leurs lits, attendant désespérément un navire qui ne viendra pas, espérant qu’il arrive avant que les vents glacés ne les emportent hors du monde des vivants.

Puis est arrivé le pire. Le chef du territoire, sans la moindre démonstration de gratitude pour ce navire-hôpital qui n’allait pas vraiment venir, a eu l’audace de décliner l’offre.

« Non merci », a-t-il répondu, rappelant au président des États-Unis qu’au Groenland, il existe un système national de santé. Les soins y sont dispensés gratuitement.

Il n’a pas précisé que le nombre de Groenlandais et de Danois du continent qui font faillite chaque année en raison de frais médicaux élevés est de zéro. Aux États-Unis, il dépasse les 600 000. Il n’a pas souligné non plus que l’espérance de vie d’un nouveau-né danois est supérieure de trois ans à celle d’un Américain : 82 ans contre 79 ans. Même la comparaison entre « Amérindiens » et « Groenlandais de souche » tourne à l’embarras pour les États-Unis : le Groenlandais moyen peut espérer vivre 71 ans ; dans la réserve américaine de Pine Ridge, 66 ans.

Mais que faire de l’offre de Trump ? Quel genre de point est-ce là ? Une pure élucubration sans attache ? Une plaisanterie ? Ou simplement une fantaisie, comme un sourd s’imaginant entendre du Piazzolla ?

Après le discours sur l’état de l’Union, nous avons reçu une douzaine d’analyses : vérifications factuelles, rectifications, commentaires, critiques — reprochant au président de n’avoir rien dit… ou d’avoir menti.

Diane Sare :

« Le discours sur l’état de l’Union de Trump : deux heures de bruit et de fureur ne signifiant rien — sinon peut-être la fin du monde. »

Associated Press :

« Un examen des affirmations fausses et trompeuses de Trump dans son discours sur l’état de l’Union. »

Washington Post :

« Pourquoi le plus long discours sur l’état de l’Union jamais prononcé fut aussi le plus insignifiant. »

Le Comité pour un budget fédéral responsable rapporte :

« En définitive, le programme du président a considérablement accru la dette nationale, et nous dépenserons encore davantage en raison de notre refus passé de financer nos priorités. Les intérêts sur la dette atteindront près de 17 000 milliards de dollars d’ici 2036 ; les paiements annuels passeront de plus de 1 000 milliards cette année à plus de 2 000 milliards d’ici 2035. »

Était-ce donc tout ? Une heure quarante-sept d’erreurs et de contrevérités, comme le navire-hôpital qui ne viendra jamais ?

Les points que nous suivons — les points économiques — relevaient pour la plupart de la fantaisie ou de la naïveté. Même les prémisses étaient fragiles. M. Trump estime que les Américains devraient se réjouir lorsque la Bourse progresse. Mais lorsque les actions augmentent plus vite que le PIB, cela transfère simplement la richesse des ménages ordinaires vers les plus riches — ceux qui possèdent l’essentiel des entreprises américaines.

De même, il souhaite maintenir des prix immobiliers élevés tout en promettant de baisser les taux d’intérêt pour rendre le logement plus abordable aux jeunes. Qu’en conclure ? Des taux plus bas peuvent réduire les mensualités, mais ils rendent presque certainement les biens plus chers. Puis, lorsque les prix finissent inévitablement par corriger, le propriétaire « à l’envers » chute, comme en 2008.

L’ensemble des points avancés dans le discours formait un amas étrangement isolé, tel une galaxie rebelle, sans lien avec notre univers connu.

Mais si c’était précisément cela, le but ?

Le président ne décrirait pas la réalité – mais une alternative à la réalité, quelque chose de plus séduisant, comme le monde du catch professionnel qu’il connaît si bien. Là, le héros triomphe toujours. C’est mieux que le réel. Un méta-monde, hors de la nature et pourtant pleinement inscrit en elle.

Les téléspectateurs ont le choix ; ils préfèrent le spectacle. C’est un univers qu’ils aiment et comprennent. Un monde où les gentils gagnent.

Et si le but n’était pas de décrire le monde tel qu’il est, mais de satisfaire les partisans avec un monde fabriqué ? Un monde où l’on envoie des navires-hôpitaux sauver les malades… et où l’on entre dans un âge d’or « comme personne n’en a jamais vu ».

Et comme personne n’en verra jamais.

Qui ne préférerait pas cela au monde réel ?

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