La Chronique Agora

Schengen : la sécurité ne justifie pas un retour aux frontières

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Face aux propositions visant à restreindre la libre circulation aux seuls citoyens européens, le débat sécuritaire refait surface. Pourtant, remettre en cause l’équilibre de l’accord de Schengen risquerait d’affaiblir son efficacité économique et de produire une illusion de sécurité plus coûteuse qu’efficiente.

L’accord de Schengen est de plus en plus menacé, car nous avons oublié son objectif initial.

Jordan Bardella a ouvert une nouvelle voie dans le débat autour de l’accord de Schengen en déclarant que celui-ci ne devrait s’appliquer qu’aux citoyens de l’UE, et non aux ressortissants étrangers titulaires d’un visa ou d’un permis de séjour.

Concrètement, cela signifierait que les personnes ayant obtenu un visa ou un permis de séjour auprès d’un État membre de l’UE ne seraient autorisées à séjourner que dans cet État membre et ne pourraient pas bénéficier de la libre circulation prévue par l’accord de Schengen.

La justification de cette proposition est la même que celle avancée pour les autres restrictions et exemptions temporaires à Schengen : la sécurité d’une part, la lutte contre l’immigration clandestine et contre le travail illégal, d’autre part. Elle s’explique également par le fait que les différents États membres de l’UE appliquent des règles divergentes en matière d’octroi de visas et de permis de séjour. Alors que certains pays se montrent plutôt stricts dans l’approbation des documents, d’autres – comme le Portugal – ont adopté ces dernières années une approche plus libérale afin d’attirer des capitaux, de jeunes entrepreneurs et des travailleurs.

En tant que Luxembourgeois d’origine, j’entretiens une relation particulière avec l’accord de Schengen – et pas seulement parce que le village de Schengen se situe au Luxembourg, où le traité a été signé en 1985. Les zones de libre circulation lui sont antérieures, notamment l’accord Benelux entre la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg.

L’accord de Schengen a constitué un puissant moteur économique. On estime que son effondrement entraînerait une perte cumulée de PIB comprise entre 100 et 470 milliards d’euros sur une décennie, sans parler de la frustration liée au rétablissement de milliers de kilomètres de postes de contrôle et de gardes-frontières à travers l’Europe.

À titre de comparaison, la Suisse dépense près de huit milliards de francs suisses par an pour ses seules frontières extérieures (hors contributions dans le cadre de l’accord de Schengen). Et ce, pour un pays qui, bien que faisant partie de l’espace Schengen, effectue de nombreux contrôles ponctuels autorisés par celui-ci.

L’argument de Jordan Bardella en faveur d’un Schengen à deux vitesses pose un problème majeur : les pays signataires n’auraient que deux options dans un tel système. Soit ils réintroduiraient des contrôles systématiques aux frontières afin de s’assurer que les personnes qui les franchissent sont autorisées à le faire – ce qui irait à l’encontre de toute la logique de l’accord –, soit ils renonceraient à contrôler les frontières et devraient alors dépenser des milliards dans des mécanismes de surveillance destinés à repérer les résidents ayant franchi illégalement les frontières sans y être autorisés.

Je rappellerai aux lecteurs que ce type de restrictions existe déjà pour les réfugiés : les réfugiés au Luxembourg ne sont pas autorisés à franchir la frontière française. Pourtant, l’application de cette règle est quasi inexistante, car elle nécessiterait des moyens humains considérables.

Le maintien de la sécurité relève toujours d’un arbitrage en termes de coûts d’opportunité. Chaque centime dépensé pour les gardes-frontières n’est pas investi dans des enquêteurs chargés de traquer les véritables activités criminelles et terroristes. Surcharger les forces de l’ordre avec des millions de passages frontaliers, au lieu d’utiliser efficacement les outils de sécurité existants, n’est pas une bonne stratégie : c’est du théâtre sécuritaire à des fins électorales.

Bon nombre des attentats terroristes commis en Europe au cours des dernières décennies l’ont été par des personnes déjà titulaires de la citoyenneté européenne. Quant à ceux qui ne l’étaient pas, beaucoup n’ont pas été appréhendés alors qu’ils auraient dû l’être. La question de savoir si certaines personnes devraient se voir refuser un permis de séjour ou un visa en raison d’un risque potentiel pour la sécurité est tout à fait distincte. Elle mérite un débat spécifique, sans pour autant restreindre de manière indiscriminée les libertés de l’ensemble des citoyens au seul motif de renforcer la sécurité.

Dans le même ordre d’idées, la mise en place d’un système de surveillance à la chinoise permettrait sans doute de réduire de nombreux risques sécuritaires. Mais nous cesserions alors d’être des démocraties libérales à part entière.

La mesure la plus efficace adoptée pour mettre fin aux détournements d’avions après les attentats du 11 septembre 2001 a été le renforcement des portes de cockpit. Les portes actuelles sont extrêmement difficiles à forcer, et ces mesures ont permis de faire disparaître presque totalement les nombreux détournements qui survenaient au XXe siècle. En revanche, les contrôles de sécurité massifs actuellement en vigueur dans les aéroports se révèlent largement inefficaces et ralentissent considérablement le trafic de passagers.

Notre erreur consiste à envisager la sécurité à grande échelle comme nous envisageons celle de notre propre domicile : nous installons une serrure sur notre porte et un système d’alarme pour dissuader les intrus. Ces dispositifs fonctionnent dans la plupart des cas, car les cambrioleurs privilégient les maisons qui en sont dépourvues, créant ainsi un effet dissuasif. Mais le terrorisme international n’est pas un crime d’opportunité.

Les terroristes ne cherchent pas simplement une brèche dans une clôture frontalière pour s’infiltrer. Ce sont des individus animés par une idéologie, disposant de moyens sophistiqués et opérant à un niveau bien supérieur aux contrôles rudimentaires que nous déployons aux frontières.

Je ne prétends pas qu’il n’existe aucun compromis à accepter dans notre vie quotidienne pour prévenir des risques sécuritaires. Cependant, revenir à l’Europe des frontières du XXe siècle – avec tous les coûts et inconvénients que cela impliquerait, sans la moindre garantie d’amélioration – n’est pas la bonne solution. Cela vaut autant pour la proposition de Jordan Bardella que pour les « dérogations temporaires » aux accords de Schengen que de nombreux États appliquent depuis plus de dix ans.

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