À peine l’intelligence artificielle a-t-elle commencé à bouleverser l’économie que politiques et milliardaires imaginent déjà comment taxer ses profits, en partager le capital et redistribuer une richesse encore largement théorique. Sous couvert de protéger les travailleurs, ils pourraient surtout confier cette technologie à ceux qui sont les moins aptes à la gérer.
IA… IA… aïe, aïe, aïe !
Le Financial Times a récemment publié un article absurde, quoique plein de bonnes intentions :
« ‘L’IA accomplira 80 % du travail économiquement viable aujourd’hui effectué par les humains, dans 80 % des métiers, et cela plus rapidement que la plupart des gens ne l’imaginent’, écrit Vinod Khosla, qui affirme avoir passé des décennies à méditer sur la manière dont les innovations bouleversent la condition humaine. »
Préparez-vous à voir un « sous-emploi massif », nous avertit-il. Puis, il en vient à la véritable vocation des réformateurs du monde entier : trouver le moyen de prendre leur part du gâteau. Il nous faut, dit-il, un « cadre réglementaire ».
Pourquoi ? Les gens ne peuvent-ils pas décider eux-mêmes de la manière dont ils souhaitent utiliser cette technologie — ou même s’ils souhaitent l’utiliser ?
Apparemment non. Ils auraient besoin de gens comme Khosla pour tout organiser à leur place, braquer le magasin d’alcools, puis répartir les bouteilles de gin. C’est du moins ce que semble croire M. Khosla.
Plus précisément, il voudrait que le gouvernement fédéral s’empare d’une large part des bénéfices et du capital de l’industrie de l’IA, en partant de l’hypothèse réjouissante que la caste politique saura mieux administrer cette nouvelle merveille que les hommes qui ont consacré des milliards de dollars et leur carrière tout entière à la faire naître.
Quelles sont les chances que cela fonctionne ? À l’heure actuelle, l’IA est dirigée par certains des esprits les plus brillants de la planète — et même eux n’ont pas encore démontré qu’elle pouvait devenir rentable. Confiez-la aux professionnels de la politique et vous aurez presque la garantie de la conduire à la ruine. Sous Biden, le responsable du programme aurait peut-être été choisi au nom de la diversité ; sous Trump, il pourrait s’agir d’un proche de la famille. Dans un cas comme dans l’autre, les chances de succès s’amenuisent d’heure en heure.
Toute cette mise en scène relève du traditionnel pillage politique, habillé selon l’éternelle formule du problème auquel il faudrait apporter une solution. Selon Khosla, l’IA représente un immense danger, puisqu’elle privera les gens ordinaires de leur emploi tout en « dopant » les rendements des détenteurs de capitaux. Il faudrait donc refondre le système fiscal.
Et c’est là que notre homme révèle un remarquable manque d’imagination. Les voituriers privés d’emploi ont-ils fait exploser les bénéfices des compagnies de navigation fluviale ? Les constructeurs automobiles se sont-ils enrichis en mettant les ramasseurs de crottin au chômage ? Les fabricants de vêtements ont-ils gonflé leurs profits en rendant inutiles les jeunes ouvriers chargés des bobines ? Bien sûr que non. Personne n’augmente ses bénéfices en privant ses clients de leur emploi. D’où viendrait l’argent ?
Commençons donc par observer — modestement — que la peur aujourd’hui entretenue par ces prophètes zélés est infondée. Seuls Washington et Las Vegas prospèrent en appauvrissant leurs clients. Le reste du capitalisme, quels que soient ses péchés, enrichit le prolétariat en même temps que le système. Henry Ford a doublé les salaires sur ses chaînes de montage et fait de Détroit la ville où les travailleurs étaient les mieux payés du pays. Aujourd’hui, les salaires les plus élevés se trouvent dans la Silicon Valley — là encore, ils sont presque deux fois supérieurs à ceux versés dans les autres villes.
Même lorsque l’IA sera pleinement à l’œuvre — et nous l’affirmons ici avec confiance —, les gens continueront de désirer des choses et trouveront des moyens de gagner l’argent nécessaire pour se les offrir.
Cela ne signifie pas que cette machine soit livrée sans avertissement. Aucune grande innovation n’est jamais arrivée sur le marché sans comporter de risques. Toutes, sans exception, finissent un jour ou l’autre par être employées pour tromper les hommes — ou pour les tuer. Le premier vol motorisé contrôlé eut lieu à Kitty Hawk en 1903. Moins de dix ans plus tard, le capitaine Carlo Piazza larguait des bombes sur les troupes turques depuis son monoplan Blériot. Les États-Unis réussirent le premier essai d’une bombe atomique en juillet 1945 ; quatre semaines plus tard, ils en larguaient une sur la population civile japonaise.
Le véritable danger de l’IA est qu’elle serve à commettre quelque chose d’abominable, délibérément ou accidentellement. Mais cet avion-là, cher lecteur, a déjà décollé. Et, aux commandes, se trouvent justement les personnes auxquelles M. Khosla voudrait confier son « cadre réglementaire ». En ce moment même, elles utilisent l’IA pour larguer des bombes et guider des drones au Moyen-Orient. Et ces mêmes individus ont déjà ordonné l’interdiction de Claude 5 au nom de la « sécurité nationale ». Alors, si quelqu’un doit détourner cette technologie pour escroquer les gens, les tuer ou les dépouiller, ce sera nous.
La menace économique décrite par Khosla relève en grande partie de la fiction. Quant au remède qu’il propose, il tient lui aussi de l’escroquerie. Et, une fois encore, notre conviction est solide, pour une raison très simple : Bernie Sanders comme Donald Trump y ont souscrit. Sanders voudrait nationaliser purement et simplement les entreprises d’IA, afin que le citoyen ordinaire puisse avoir sa part du butin. Trump, de son côté, y va aussi de sa propre contribution :
« Je vais très prochainement rencontrer les douze ou quinze principaux dirigeants du secteur. Nous discutons de la possibilité de rendre quelque chose au public et, si nous le faisons, le public deviendra très riche. »
Oui, ils comptent déjà l’argent. Khosla et les autres rêveurs de son espèce s’imaginent qu’un mélange de taxes liées à l’IA et de participations détenues par la puissance publique rapportera « entre 150 et 200 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années ». Dans dix ans, le succès serait tel qu’il alimenterait chaque année une « cagnotte de 1 000 milliards de dollars », que nous pourrions dilapider à notre guise.
Ah, comme tout cela nous ramène loin en arrière. Nous nous revoyons jeune homme naïf, prêt à croire presque n’importe quoi. En 1969, l’année de nos 21 ans, des Américains posèrent le pied sur la Lune. Il ne faisait aucun doute que nous y établirions bientôt une colonie permanente, avant de poursuivre notre route vers Mars.
Cinquante-sept années se sont écoulées depuis. Il n’existe toujours aucune base permanente sur la Lune, mais Elon Musk promet d’implanter une colonie sur Mars.
Et voilà maintenant que le président lui-même nous assure que les Américains deviendront « très riches », parce que l’État fédéral prévoit de fourrer son nez dans les affaires de l’intelligence artificielle.
Quelles sont les chances que cela arrive ?
