La Chronique Agora

Quand un écureuil inspire autant d'effroi qu'un pitbull !

** Je ne vais pas vous narrer mes souvenirs d’ancien combattant… mais j’étais bien présent dans les travées du Palais Brongniart un certain 19 octobre 1987.

Tandis que j’empilais les fiches de bourse — toutes ornées d’un V et assorties de limites "au mieux" équivalentes à "bradez comme vous pouvez, mais par pitié faites vite" –, mes aînés (ils étaient nombreux, je n’avais alors que 26 ans) s’abstenaient de vendre ou d’acheter… avant qu’un titre affiche -15% ou -20%.

A -20%, avec un effet de levier de cinq sur le SRD, le spéculateur imprudent était rincé : pas d’alternative, c’est la vente "à tout prix" puis la fermeture du compte. A -20%, pour l’investisseur expérimenté, le rendement de l’action qu’il convoite bondit souvent bien au-delà du rendement du "monétaire", tout en effaçant d’un seul coup des mois d’excès de valorisation : c’est une opportunité d’achat.

C’est d’autant plus le moment de prendre des risques que les petits actionnaires s’enfuient en criant au voleur… et foncent dépenser le peu qu’ils ont pu récupérer dans la première supérette qu’ils croisent sur leur chemin, remplissant leur caddie de pâtes, de sucre, de farine et de packs de "Château La Source" — des fois que les compagnies qui nous délivrent l’eau courante fassent faillite après avoir perdu 40% en quelques jours et 70% en quelques mois.

La locution "krach boursier" libère dans l’inconscient individuel et collectif des visions d’apocalypse et induit des comportements qui stupéfient jusqu’aux psychiatres les plus blasés.

Dans la version 2008, le spectre d’un effondrement systémique global (personne, même les survivants de 1929 n’ont vécu un tel cas de figure) déboucherait sur une ruée des épargnants vers les gares de TGV en partance pour Bruxelles. Cela dans l’optique de convertir toutes les liquidités prélevées dans les DAB en pièces d’or pour les plus modestes, en jolis lingots pour les plus fortunés.

** En ce qui concerne les Caisses d’épargne — bientôt fusionnées avec les Banque Populaires –, le sympathique écureuil inspire désormais autant confiance qu’un pitbull écumant de rage ou qu’un gorille en furie armé d’une tronçonneuse.

J’exagère à peine ; je ne compte plus, depuis une semaine, les appels d’amis paniqués qui me disent "je retire tout de chez eux". Le "chez eux" étant bien entendu le concurrent direct de celui qui héberge le compte d’un précédent interlocuteur… et ainsi de suite.

Je n’ai cessé de les dissuader de céder à une telle tentation, reposant sur des lubies qui sont tellement révélatrices du manque de culture économique de nos concitoyens… mais à la réflexion, je me suis dit que j’avais peut-être tort !

En effet, les banques qui vont probablement voir leur activités sur les produits dérivés chuter de 80% ou 90% (et pour très longtemps, j’en ai peur) s’apprêtent tailler dans leurs effectifs et à licencier de nombreuses équipes dans le secteur de la finance structurée. Le motif ? Il n’y a plus de volumes à traiter et aucun acheteur en vue.

Le problème du manque d’activité pourrait facilement être résolu : il suffit de laisser les particuliers virer par millions leur compte d’un établissement à l’autre — voire dans plusieurs autres pour les patrimoines conséquents. Cela fournirait du boulot à des dizaines de milliers d’employés de banque devenus les rouages indispensables du plus époustouflant jeu de chaises musicales financier de l’histoire de l’humanité.

Des milliards d’écritures à passer sur des transferts d’argent et de titres réels… Voilà qui constituerait un bon travail de rééducation pour une certaine catégorie de salariés qui n’ont saisi jusqu’alors que des montants à huit zéros représentant des swaps et autres forwards, adossés à des sous-jacents virtuels dont la seule réalité se résume à une fonction mathématique complexe, représentée par une courbe dont l’interprétation nécessite l’ingurgitation d’un manuel de 50 pages en format PDF.

Le grand public ne saura jamais à quoi ressemble un CDO "synthétique" ou un RMBS… mais il découvre qu’il s’agit d’une sorte de virus financier dévastateur et diaboliquement contagieux qui va hanter pendant longtemps l’imaginaire des investisseurs, tout comme le phylloxera demeure le cauchemar récurrent des viticulteurs, et dont le souvenir se transmet de génération en génération.

** Les journées que nous vivons resteront également gravées dans notre mémoire, et pas seulement dans celle des petits porteurs. En effet, à la différence du 19 octobre 1987, l’ensemble des acteurs économiques découvre avec effroi qu’il ne s’agit pas cette fois-ci de l’éclatement d’une simple bulle boursière mais bien de la désintégration des structures de la finance dérégulée.

Tout est à rebâtir… et ce verdict sans appel n’émane pas d’un théoricien de l’anticapitalisme puisqu’il est sorti tout droit de la bouche de Henry Paulson ce mercredi 8 octobre. Le défi à relever est immense ; il faudra se montrer patient, les mesures de cantonnement des actifs pourris n’entreront pas en vigueur aux Etats-Unis avant plusieurs semaines, d’autres institutions financières feront faillite — et nous redoutons également l’effondrement en cascade de gros hedge funds qui se sont fourvoyés sur le marché des CDS.

Une réunion du G7 est programmée pour ce week-end mais pour résoudre la crise, il va falloir travailler en liaison étroite avec les pays en voie de développement qui forment le G20. Parmi les tâches les plus urgentes, Henry Paulson cite la restauration de la liquidité (le dégel des échanges interbancaires), la sécurisation des capitaux (ce qui suppose de pouvoir les localiser et estimer correctement la valeur des collatéraux), la stabilisation des marchés, la mise en oeuvre de nouveaux outils de régulation.

Nous aurions aimé qu’il évoque la transparence du système, la mise hors la loi des paradis fiscaux, la réorientation future de l’ensemble des crédits alloués par le système bancaire vers l’économie réelle… et (pour nous faire plaisir) en priorité vers les projets de dépollution de la planète dans le cadre d’un vaste plan décennal impliquant les principaux pays consommateurs d’énergie fossile.

Nous aurions surtout aimé qu’il n’évoque pas de nouvelles faillites sans préciser qu’un lâchage à la Lehman (faute de repreneur nous explique-t-il… mais qui s’en soucie dans le cadre d’une nationalisation ?) ne se reproduirait pas.

Un tel aveu risque de continuer à alimenter le sinistre petit jeu du "à qui le tour, avec qui ne dois-je absolument pas traiter d’affaires" ?

** Wall Street ne s’y est pas trompé : alors que le Dow Jones gagnait pratiquement 2% à 45 minutes de la clôture, les gains se sont évaporés en quelques minutes. Les indices américains ont rebasculé dans le rouge, alignant une sixième séance de repli consécutif.

Le Dow Jones (-2%) a clôturé pratiquement au plus bas du jour, sur les 9 350 points. Le Nasdaq a cédé 0,8% : la perte atteint 16% en six séances et 26% depuis le fameux rebond du 19 septembre vers 2 320 points (interdiction des ventes à découvert sur un millier de valeurs financières de part et d’autre de l’Atlantique).

Le marché parisien (-6,3%) a lui aussi terminé dans les plus bas du jour, avec la pire clôture observée depuis le trou d’air du 13 août 2004. Le volume atteignait les neuf milliards d’euros, très comparable à celui traité le 6 octobre lors du krach de 9% (le fameux "lundi noir").

Les places européennes chutent de 6,3% en moyenne. Francfort parvenait à sauver le palier des 5 000 points malgré un plongeon de 5,8% — mais Amsterdam ou Bruxelles s’effondraient de 7,3% à 8%, la bourse de Vienne perdait 9%.

Il y a matière à s’interroger sur la signification de la contre-attaque des ours après une remontée spectaculaire du CAC 40 entre 3 430 et 3 750 points. Après tout, les sept plus grandes banques centrales occidentales (Etats-Unis, Canada, Suisse, Bank of England, BCE, plus celles des pays nordiques) avaient annoncé vers 13h un abaissement coordonné de 50 points de base de leurs taux d’intérêt.

** Comme nous l’avions déjà souligné la veille en évoquant des T-Notes américains dont le rendement était tombé vers 1,25%, le geste des banques centrales était déjà largement pris en compte dans les cours. L’effet stimulant n’a duré qu’un quart d’heure, le temps de racheter quelques positions short… puis le pessimisme relatif à la conjoncture a repris le dessus, et les places européennes ont terminé au 36ème dessous.

Les investisseurs anglo-saxons ont en effet de quoi être totalement déstabilisés, à partir du moment où la visibilité devient nulle tandis que les règles du jeu "gravées dans le marbre" de la vulgate (ultra)libérale sont changées en mode panique au beau milieu de la partie.

Songez donc que le gouvernement européen qui a fait le plus campagne contre l’interventionnisme des états dans le big business — il s’agit de celui de Gordon Brown — nationalise à tour de bras. La banque centrale d’Angleterre annonce son intention de mettre 50 milliards de livres sterling à disposition des principales banques du pays afin de s’assurer que le système financier puisse disposer des ressources nécessaires.

Plus concrètement, la Bank of England indique qu’elle se tient prête à nationaliser tout établissement bancaire susceptible de connaître des problèmes de liquidités ou de respect de ses ratios de solvabilité.

Mais aucune vague de nationalisation n’atteindra avant longtemps l’ampleur de celle que nous venons de vivre aux Etats-Unis depuis le 15 mars dernier. Si quelque secrétaire américain au Trésor (et McCain comme Obama songent à Warren Buffett pour le poste dès janvier prochain) proclamait aujourd’hui qu’il faut nationaliser Ford, General Motors et une demi-douzaine de compagnies aériennes menacées de faillite, il serait accueilli comme un héros par les Etats-Unis.

Le Front Populaire, Léon Blum, les nationalisations mitterrandiennes de 1981 (qui furent –sans discussion possible — créatrices de valeur) deviendraient alors des sujets de thèse à la mode à Harvard ou Stanford… à parité avec celles traitant de "pourquoi la Main Invisible mérite qu’on lui tape méchamment sur les doigts".

Ce ne sera pas facile tant qu’elle restera protégée par le gant de plomb évoqué mercredi matin, alors que les marchés mondiaux s’apprêtaient à plonger de 8%.

Philippe Béchade,
Paris

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