La Chronique Agora

Quand les liquidités disparaissent, le krach menace

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La séance du 14 octobre a révélé une fragilité inquiétante des marchés. Malgré la résistance des grands indices, les liquidités se sont brutalement raréfiées et les premières ventes forcées pourraient bien en appeler d’autres.

Nous avons assisté, ce mercredi 14 octobre, à un « événement de marché » statistiquement extrême, dans les heures qui ont suivi la publication du CPI (indice des prix à la consommation américain) : ressorti en hausse de 0,3 %, à 3,7 %, il a fait basculer de 34 % à 54 % la probabilité, selon le consensus, d’un relèvement des taux par la Fed dès ce 28 octobre.

Le SOXX (l’ETF emblématique des semi-conducteurs, un secteur qui pèse encore 43 000 Mds$, mais en valait plus de 50 000 Mds$ le 6 octobre) a dévissé de 4,5 % (soit 2 000 Mds$ effacés), l’argent a plongé de 6 %, le platine de 3 %, l’or de 2 %, le palladium de 1,5 %, le Bitcoin de 1,8 %, l’Ethereum de 3 %… Et il faut également compter une baisse de 1,8 % à la Bourse de Shenzhen, qui chute de 20 % en quatre mois, ce qui s’appelle une correction.

Des milliers de milliards (environ 10 000 Mds$) investis en bons du Trésor, en obligations d’entreprises (liées à l’IA), en actions, en matières premières et en cryptos viennent de disparaître en quelques heures, ce mercredi. Quelque chose qui, d’un point de vue algébrique (on ne parle pas de pourcentage), n’a même jamais eu lieu dans l’histoire de la finance. Un montant de 10 000 Mds$, c’est plus que le PIB de 99 % des pays (seules exceptions : les États-Unis et la Chine).

C’est le début d’une phase de liquidation forcée des positions spéculatives à effet de levier que nous n’avons cessé de juger imminente, mais qui a été constamment repoussée à coups de bobards géopolitiques de la Maison-Blanche, de discrets soutiens monétaires de la Fed et de déclarations spectaculaires de Scott Bessent sur des rachats de dette à 30 ans.

L’échéance a été repoussée 5 fois, 10 fois, 20 fois… On ne les compte même plus. Et c’est pourquoi la cassure de ce 14 octobre a été d’une brutalité exceptionnelle.

Mais elle ne saute pas aux yeux d’un épargnant qui ne creuse pas au-delà du score moyen des indices américains, et encore moins au vu de la bonne orientation des places du Vieux Continent.

Une rupture véritablement insidieuse, puisque le Dow Jones n’a perdu que 0,1 %, tandis que le CAC 40 avait progressé de 0,6 %, et ce, en dépit de signaux parfaitement identifiables (tension générale sur les taux, chute des technos liées à l’IA, envolée du VIX).

La liquidité s’est évaporée plus vite que les programmes de vente ne pouvaient réduire l’exposition au risque.

Le VIX, le baromètre du stress, est passé de la zone des 15 (niveau de complaisance) à 16,9 en quelques heures : c’est un cas de figure plutôt rare à 48 heures des « trois sorcières ».

Si des seuils techniques sont enfoncés (c’est déjà le cas pour le SOXX) sur le Nasdaq et le S&P 500 d’ici lundi, la liquidité pourrait disparaître et le sol s’ouvrir sous les pieds des spéculateurs qui ont empilé les positions à terme (1 500 Mds$ d’encours).

L’essentiel des sommes empruntées (environ 80 %) a été investi sur seulement 10 actions (toutes des technos), lesquelles ont généré 70 % de la hausse du S&P 500 entre le 30 mars et le 6 octobre.

Ces dix titans de Wall Street ont contribué à hauteur de 16 points de pourcentage à la hausse de 23 % de l’indice sur cette période.

Nvidia représente 13 % de la hausse du S&P 500 ; Micron, Apple et Microsoft, 9 % chacune, soit 40 % pour ces quatre titres, pesant chacun plus de 3 000 Mds$ de capitalisation. AMD et Alphabet représentent respectivement 8 % et 7 % de cette progression, soit 55 % pour ces six titres. Les quatre suivants comptent pour 15 % du total.

Une ultra-concentration qui semble aller de pair avec le montant des CAPEX, l’essentiel étant financé à crédit, notamment pour les constructeurs de data centers, dont les échéances doivent être financées par les recettes de location de « puissance de calcul ».

Et c’est ce modèle qui est remis en question par la hausse des taux, repartie de plus belle ce mercredi, par des annonces de « retards » dans la livraison des hangars remplis de centaines de milliers de GPU fournis par Nvidia, valant des dizaines de milliards, mais aussi – et c’est une bascule majeure – par les doutes exprimés par les experts les plus influents de la Silicon Valley, puis par Elon Musk lui-même, sur la capacité de ces entreprises à rembourser leurs prêts massifs.

Alors qu’Oracle subit déjà depuis des semaines de lourdes attaques contre ses émissions obligataires et voit ses CDS exploser, comme ceux des émetteurs de dette subprime il y a 18 ans, c’est au tour d’un de ses concurrents, de taille nettement plus modeste, de s’attirer les foudres des analystes de Wall Street.

Il s’agit de CoreWeave, dont le titre s’est effondré de 16 % ce mercredi (sa valorisation a désormais été divisée par deux en neuf mois), plombé par les inquiétudes sur son niveau d’endettement (36,5 Mds$ pour un chiffre d’affaires de seulement 5,5 Mds$) et un risque de défaut : les trois grandes agences de notation, Moody’s, S&P Global et Fitch Ratings, ont placé CoreWeave en catégorie spéculative (celle des obligations dites high yield ou junk bonds).

Ses émissions affichent un rendement de 15,6 % et se négocient avec une décote de 23 % : tous les financiers savent ce que cela signifie, à savoir une possible restructuration et une conversion de la dette en actions, avec une décote qui peut atteindre 99 %.

Cette séance du 14 octobre constitue peut-être un « moment Bear Stearns » pour le secteur de l’IA, c’est-à-dire le moment où une aile du château de cartes commence à s’effondrer et menace de faire s’écrouler l’ensemble : le plongeon de 5 % de la Bourse de Tokyo ce 15 octobre constitue une forte réplique au séisme initial survenu mercredi à 14h30.

C’est potentiellement l’amorce d’une catastrophe systémique dont la Fed mesure parfaitement les implications et qui pourrait la pousser à intervenir sous forme d’injections de liquidités sur le marché interbancaire.

Puis sous forme de communiqués visant à rassurer la communauté financière, en mode « incident isolé, acteur d’importance marginale, montants obligataires limités, situation sous contrôle, système bancaire robuste », etc.

Nul doute que la Fed et le Trésor interviendront pour stabiliser les marchés financiers en cas de séisme boursier, et plus certainement obligataire.

Il est non moins certain qu’un coup de tabac sur les marchés entre ce 15 octobre et le 3 novembre tomberait au plus mal pour Donald Trump, toujours empêtré dans sa guerre avec l’Iran, ouvertement défié par Zelensky, qui agit déjà comme si les midterms étaient perdues et la Maison-Blanche réduite à l’impuissance par la perte des deux chambres, à la suite d’un raz-de-marée démocrate.

Mais Trump, en dépit de ses déclarations lunaires et de toutes ses outrances, est parfaitement conscient des enjeux. Wall Street reste sa boussole, ainsi que celle des milliardaires : ils ne vont pas affronter tous ces vents contraires sans réagir.

Et Wall Street a certainement raison de redouter une riposte aussi brutale qu’inattendue du « stable genius » de la Maison-Blanche : nous sommes nombreux à penser que la fébrilité de Scott Bessent et son empressement à manipuler la courbe des taux avec ses rachats de T-Bonds à 30 ans inquiètent davantage qu’ils n’ont rassuré les créanciers des États-Unis.

La France risque de ne plus être seule dans la galère : celle des USA est juste 11 fois plus volumineuse.

Il est temps pour la BCE et la Fed de sortir les rames !

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