La Chronique Agora

Personne ne sait rien

guerre-iran-petrole

Un pétrole en hausse puis en baisse, des marchés imperturbables, des menaces de blocus à Ormuz et en mer Rouge… Dans le brouillard de la guerre, les certitudes ne durent jamais bien longtemps. Les conflits produisent souvent des effets économiques imprévisibles — et les nations qui ignorent leurs limites finissent, tôt ou tard, par en payer le prix.

« Un homme doit connaître ses limites. » — Clint Eastwood, Magnum Force

Il y a une guerre… le pétrole monte. Non… nous sommes en situation de surabondance ; il faut s’attendre à une baisse des cours. Attendez… voilà qu’il repart à la hausse. OilPrice.com :

« Il y a moins d’un mois, les analystes mettaient en garde contre une surabondance imminente de pétrole brut, alors que le trafic des pétroliers dans le détroit d’Ormuz commençait à reprendre à la faveur d’un cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran. Quelques jours seulement après ces avertissements, le cessez-le-feu n’était déjà plus qu’un douloureux souvenir, les missiles recommençaient à voler et les Houthis du Yémen s’en prenaient désormais aux pétroliers en mer Rouge. Résultat : deux goulets d’étranglement pétroliers bloqués et un risque bien réel de récession mondiale. »

Non, attendez. Les cours repartent à la baisse. Reuters :

« Les prix du pétrole ont chuté de plus de 5 % lundi, après que les États-Unis et l’Iran ont suspendu leurs frappes durant le week-end, à l’issue de deux semaines d’attaques. Cette pause a ravivé l’espoir d’une solution diplomatique susceptible d’apaiser le conflit et de permettre la reprise du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. »

Nous n’avons pas besoin de davantage de preuves. Les faits sont établis. Le jury a rendu son verdict : « Personne ne sait rien. »

Nous faisons ici un modeste éloge de l’ignorance. Ce que nous pensons pouvoir connaître est sans limites ; ce que nous savons réellement est très restreint.

Et les actions ? Qu’en savons-nous ?

Les investisseurs doivent considérer que les actions américaines sont hors d’atteinte de la guerre… ou de la faillite. Le Dow Jones, par exemple, évolue toujours à proximité de son record historique.

Les guerres ne sont pas nécessairement bonnes ou mauvaises pour les actions ; tout dépend des circonstances. Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, les actions américaines ont perdu environ un tiers de leur valeur. Mais au cours des deux jours qui ont suivi le début de la Seconde Guerre mondiale, elles n’ont reculé que de 7 %. Et après les attentats du 11 septembre, leur baisse n’a été que de 11 %, environ.

Les industries s’adaptent à une économie de guerre. Elles reçoivent des commandes de nouveau matériel militaire, les usines crachent leur fumée, les bénéfices augmentent et les prix montent. Les guerres sont fondamentalement inflationnistes : lorsque les armes parlent, personne ne se préoccupe des dégâts à long terme provoqués par la création monétaire. On ne prend même plus le temps de se demander pourquoi on tire, une fois que le sang vous est monté à la tête. La guerre finit par obéir à sa propre logique de représailles.

« Quoi… un soldat américain a été tué ? On va bombarder ces salauds jusqu’à les renvoyer à l’âge de pierre ! »

Puis l’inflation – du moins dans un premier temps – fait grimper le chiffre d’affaires, les bénéfices… et le cours des actions.

Même perdre une guerre peut être bénéfique à une économie : à l’approche de la guerre franco-prussienne, la France ne connaissait pas ses limites. Elle envahit l’Allemagne le 16 juillet 1870. Deux mois plus tard, les Français subirent un désastre militaire ; l’empereur Napoléon III fut capturé et toute son armée mise hors de combat. La France capitula et fut condamnée à verser cinq milliards de francs-or de réparations. Pour financer ces paiements, elle émit des obligations du Trésor offrant un rendement de 6 %.

Cette charge colossale — équivalente à environ un quart du PIB français — était censée paralyser l’économie française pendant des décennies. Mais, une fois encore, personne ne savait rien. Les émissions obligataires furent largement sursouscrites et les réparations furent réglées avant l’échéance prévue.

Puis il se produisit quelque chose d’encore plus inattendu. L’argent traversa le Rhin en direction de l’Allemagne, où cet accroissement non gagné de la masse monétaire provoqua une hausse des prix à la consommation. Les Allemands utilisèrent ensuite cet argent frais pour acheter des produits fabriqués en France. L’économie française ne fut absolument pas paralysée. Au contraire, elle connut un véritable essor.

La Belle Époque, de 1880 à 1914, fut l’âge d’or de la France. Haussmann reconstruisit Paris. Les progrès industriels augmentèrent la production. Les salaires progressèrent. Les produits de luxe se diffusèrent plus largement. Jamais les Français n’avaient connu une telle prospérité. Ce fut une période d’abondance, de croissance et de richesse.

Et au moment précis où tout le monde commença à croire que cette prospérité durerait éternellement, Gavrilo Princip apparut, un pistolet à la main.

Chaque guerre apporte son propre lot d’absurdités. La Première Guerre mondiale fut un désastre pour tous les grands pays belligérants… à l’exception, peut-être, des États-Unis. Mais dans le chaos économique qui suivit la fin du conflit, les capitaux affluèrent vers Wall Street et les cours grimpèrent jusqu’à ce que le plus grand économiste de l’époque, Irving Fisher, qualifia de « haut plateau permanent ».

Une fois encore, ce génie ne savait pas la moitié de ce qu’il croyait savoir : ce plateau s’effondra en 1929 et les États-Unis entrèrent dans la Grande Dépression.

Les États-Unis ont participé à de nombreuses guerres depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais jamais ils n’avaient aussi gravement surestimé leurs capacités que lors de leur attaque contre l’Iran. En bombardant les Perses, ils ont choisi pour ennemi un pays qui contrôle une voie maritime essentielle au transport du pétrole. Et tandis que le conflit s’étendait, les Houthis ont menacé de bloquer un autre corridor pétrolier vital.

Le Long War Journal de la Foundation for Defense of Democracies rapporte :

« Les Houthis ont annoncé, le 20 juillet, un blocus maritime total de l’Arabie saoudite. En réaction, un nombre croissant de navires modifient leur itinéraire afin d’éviter le détroit de Bab el-Mandeb, ce point de passage stratégique situé au sud de la mer Rouge, à proximité des territoires contrôlés par les Houthis. Cela montre que le secteur maritime prend cette menace au sérieux. Toutefois, les Houthis n’ont pas encore pris pour cible de navires ou d’infrastructures portuaires afin de faire respecter leur blocus. »

Si ces deux passages étaient bloqués ou même partiellement obstrués, les conséquences sur l’économie mondiale pourraient être dévastatrices. Jusqu’à présent, le blocus iranien n’a eu que peu d’effets, en grande partie parce que d’importants stocks de pétrole étaient disponibles au-delà du détroit d’Ormuz. Les réserves d’urgence ont été mises à contribution et la hausse des prix a quelque peu freiné la demande.

Le baril de brut WTI s’échangeait néanmoins à plus de 110 dollars en avril. Hier matin, il est retombé à 82 dollars. Cela signifie-t-il que la menace est écartée ?

« Personne ne sait rien », proclame le sage.

Mais certaines choses sont plus probables que d’autres. Lorsque vous partez en guerre, vous ouvrez les portes de l’enfer. Qui sait quels monstres en sortiront ?

Et lorsque, année après année, vous dépensez davantage que vous ne gagnez, les créatures de l’enfer financier ne tardent pas à vous planter leurs griffes dans le dos.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile