La Chronique Agora

Nous sommes asphyxiés par le capital fictif

capital fictif

A côté du capital productif qui permet, comme son nom l’indique, la production de biens et services, le capital fictif permet surtout la production d’entreprises zombies, dont la masse devient de plus en plus insoutenable.

Nos systèmes sont des systèmes capitalistes, des systèmes d’accumulation de capital, et leur motivation, leur moteur, est constitué par le profit.

Mais chut, il ne faut pas le dire ! Car, si cela se savait, les débats dans la société prendraient une toute autre allure. Il vaut mieux, pensent les élites, rester dans la confusion et le brouillard. Les grands prêtres aiment le brouillard : il leur donne plus de pouvoirs. Dans l’opacité, ils passent pour des oracles.

En particulier, les gens prendraient conscience du fait que l’accumulation infinie du capital est mathématiquement impossible. L’intérêt composé conduit notamment à des absurdités très rapidement. C’est le fameux grain de blé sur l’échiquier.

Si les gens se rendaient compte que la masse de capital dans le système est une variable importante, alors ils raisonneraient autrement et se demanderaient : « Est-ce qu’il est bien normal, productif et moral que ce capital ait droit à sa part de profit même s’il est inadapté, obsolète, périmé, de poids mort, fictif ? »

Le peuple se rendrait compte que la question de la masse de capital dans un système pose la question de la répartition des profits dans le système – denrée rare – entre le productif, c’est-à-dire l’industrie et les services, d’un côté, et l’improductif ou le fictif, comme le capital boursier, de l’autre.

Le peuple se rendrait compte que cela est très important et il obligerait peut-être ses élites à en tenir compte.

Un indicateur essentiel

Les oscillations des profits sont parmi les indicateurs les importants et pourtant personne ne les suit. Les comptabilités nationales se gardent bien de fournir une vision claire et utilisable sur cette question. Et pour cause, rendez-vous compte, les débats sur la politique économique et sociale deviendraient trop clairs !

Pourtant, les oscillations du profit déterminent les dépenses d’investissement. Toutes les grandes banques le savent et s’en servent comme indicateur interne, mais ces travaux ne sont pas publiés.

Quand on ne fait pas assez de profit, on devient un zombie et ils sont de plus en plus nombreux dans le système mondial.

Le système actuel produit des zombies et il en est étouffé, parce que le zombie traîne un boulet, celui de la dette par exemple. Ainsi, pour chaque dollar de nouvel investissement net, l’économie mondiale en a créé près de deux de nouvelle dette.

Les actifs et passifs financiers détenus en dehors du secteur financier ont augmenté beaucoup plus rapidement que le PIB, et à une moyenne de 3,7 fois l’investissement net cumulé entre 2000 et 2020. Alors que le coût de la dette a fortement diminué par rapport au PIB, grâce à des taux d’intérêt plus bas, le nombre de zombies a explosé.

La hausse des Bourses est une véritable catastrophe systémique. La hausse des prix des actifs a représenté environ les trois quarts de la croissance de la valeur nette entre 2000 et 2020, tandis que les nouveaux investissements ne représentaient que 28%.

Les actifs augmentent, pas les bénéfices

Le capital financier est fasciné, attiré par la perspective de gains faciles en Bourse, et ce mouvement produit exponentiellement du capital fictif. Le résultat est que la valeur des actifs et des capitaux propres des entreprises a divergé du PIB et des bénéfices des entreprises au cours de la dernière décennie.

Depuis 2011, le total des actifs réels des entreprises a augmenté en moyenne pondérée de 61 points de pourcentage par rapport au PIB dans dix pays étudiés par le McKinsey Global Institute (Australie, Canada, Chine, France, Allemagne, Japon, Mexique, Suède, Royaume-Uni et Etats-Unis) dans un rapport publié le 1er novembre dernier et intitulé « The rise and rise of the global balance sheet ». Sauf que les bénéfices des entreprises qui sous-tendent ces valeurs ont diminué d’un point de pourcentage par rapport au PIB au niveau mondial.

L’excès de capital finit par être parasite, surtout s’il est financé par la dette. Mais qui oserait dire cela ?

Ce que les capitalistes financiers appellent la « création de valeur boursière » est la plaie du système.

A notre époque de fin de cycle du crédit, où toutes les valeurs sont fictivement gonflées, la suraccumulation de capital est le problème central et cette suraccumulation pèse sur le taux de profit moyen, ce qui limite les investissements, réduit la productivité et pénalise la distribution de revenus.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile