Loin d’être un simple instrument technique, la monnaie façonne en profondeur l’ordre politique, économique et social. Dans cette lecture inspirée de l’école autrichienne, la monnaie fiduciaire apparaît non comme un progrès, mais comme un système de pouvoir fondé sur l’arbitraire, l’opacité et la prédation.
La monnaie est souvent décrite comme économiquement neutre, un simple rouage, ou un instrument, vecteur passif facilitant les échanges au sein d’une société avant tout influencée par la politique.
Cette vision n’est pas seulement erronée ; elle est profondément trompeuse. La monnaie est la constitution cachée de tout ordre politique. Elle détermine quelles actions sont possibles, quelles institutions survivent, quels risques sont récompensés et quels échecs sont pardonnés. Alors que les constitutions proclament des droits et que les parlements débattent des politiques, la monnaie détermine silencieusement les résultats. C’est pourquoi la structure d’un système monétaire dépasse le simple cadre de l’économie. Elle relève de la morale, de la politique et de la civilisation.
Du point de vue de la pensée autrichienne et de l’économie politique hétérodoxe, le système monétaire fiduciaire moderne ne représente pas un perfectionnement des formes monétaires antérieures, mais une rupture radicale avec celles-ci – une rupture dont le trait distinctif est l’abolition de tout garde-fou.
Historiquement, la monnaie est apparue comme un phénomène de marché plutôt que comme une création de l’État. Carl Menger a mis en évidence que la monnaie émerge de manière organique en tant que marchandise la plus liquide au sein d’une économie, un processus mu par l’échange volontaire plutôt que par décret. Ludwig von Mises a plus tard formalisé cette intuition à travers le théorème de régression, démontrant que la monnaie doit nécessairement trouver son origine dans un bien valorisé pour ses usages non monétaires afin d’acquérir une valeur d’échange. À l’origine, l’or et l’argent ne sont pas devenus des monnaies par décret étatique, les États les ont reconnus comme monnaies parce qu’ils l’étaient déjà sur le marché.
Mais la monnaie fiduciaire va à l’encontre de cette logique. Elle n’émerge pas d’un processus de sélection sur le marché ou d’un effet de rareté, mais d’un privilège légal. Sa diffusion ne découle pas de la confiance gagnée avec le temps, elle est au contraire imposée par la contrainte au travers des cours légaux, des prélèvements fiscaux et de l’inertie des institutions. Ce qui est présenté comme une monnaie souveraine n’est, en pratique, que du crédit étatique circulant sous forme monétaire. Cette distinction n’est pas que sémantique. Elle marque la frontière entre un système soumis à l’épreuve du réel et un système régi par l’arbitraire du pouvoir politique.
Ce pouvoir discrétionnaire est concentré dans les mains de la banque centrale. On dépeint souvent les banques centrales en gardiennes de la stabilité monétaire, telles des arbitres technocratiques indépendants des influences politiques. En réalité, elles agissent comme chef d’orchestre du cartel financier, aboutissant à des situations qui ne pourraient subsister dans un régime de libre concurrence. En comprimant les taux d’intérêt, en garantissant la liquidité et en agissant comme prêteurs en dernier ressort, les banques centrales protègent les institutions privilégiées de la faillite tout en préservant l’apparence d’une économie de marché. Mais la faillite n’est pas évitée, elle est simplement repoussée. Ce répit ne fait qu’accroître les déséquilibres, rendant le choc plus massif et plus destructeur à chaque nouveau cycle.
Un tel système produit l’antithèse de la discipline de marché. Dans une véritable économie de marché, les profits et les pertes font office de boussole : ils récompensent la clairvoyance et sanctionnent l’inefficacité. À l’inverse, sous l’égide de la banque centrale, les profits restent privés lors des phases d’expansion alimentées par le crédit, tandis que les pertes sont décrétées « systémiques » en période de crise, et transférées aux citoyens par le biais des plans de sauvetage, de l’inflation et de la dévaluation monétaire. La prise de risque excessif est encouragée par la garantie implicite de l’État, alors que la prudence est au contraire punie par des taux d’intérêt réels négatifs et une perte de compétitivité. Les institutions financières qui évitent d’avoir recours à un effet de levier financier excessif sont évincées par celles qui l’exploitent. Ce qui subsiste n’est plus du capitalisme, mais un secteur financier sous la protection de l’État, maintenu par nécessité politique, à défaut d’être économiquement viable.
La manipulation des taux d’intérêt est au cœur de cette transformation. Dans la théorie économique classique, les taux d’intérêt permettent de coordonner les préférences temporelles des différents agents économiques, équilibrant la consommation immédiate et l’épargne pour l’avenir. Les taux d’intérêt sont des prix, émergeant de l’interaction entre épargnants et emprunteurs. Mais dans les systèmes de monnaies fiduciaires modernes, les taux d’intérêt ne sont plus de véritables prix. Ce sont des signaux politiques, imposés par le pouvoir pour atteindre les objectifs macroéconomiques définis par des planificateurs centraux. Cette substitution de la coordination entre agents économiques sur le marché par l’arbitraire bureaucratique instaure une profonde hiérarchie monétaire.
Ceux qui se trouvent au plus près de la planche à billets bénéficient des coûts d’emprunt les plus bas. Les gouvernements souverains financent leurs déficits à moindre coût, substituant l’expansion monétaire à l’impôt. Les grandes banques systémiques se financent directement auprès de la banque centrale. Les multinationales, à l’abri du risque de faillite, émettent de la dette avec des primes de risques dérisoires. À mesure que l’on s’éloigne de la source de création monétaire, les coûts augmentent. Les petites entreprises font face à des taux plus élevés et à des conditions plus strictes. Les ménages sont pris en étau entre l’inflation et l’alourdissement du coût du crédit. Quant aux nations périphériques, elles empruntent dans des devises étrangères, s’exposant à un risque de change qu’elles ne maîtrisent pas. Être à proximité de la planche à billets devient désormais une condition de survie plus importante encore que l’efficacité économique.
Étant donné que la monnaie se diffuse dans l’économie de manière inégale, l’expansion monétaire implique toujours un choix politique. L’augmentation de la masse monétaire n’est jamais neutre, elle favorise toujours certains au détriment d’autres. Personne ne peut le nier depuis le lancement des programmes d’assouplissement quantitatif. La liquidité s’est déversée massivement vers les actifs financiers (tels que les actions et les obligations) ainsi que l’immobilier, pendant que les salaires stagnaient et que l’investissement productif s’essoufflait. Officiellement, ce mécanisme était censé produire un « effet de richesse », la hausse de la valorisation des actifs devant agir comme un moteur pour l’économie entière. En réalité, cela a servi les intérêts des plus fortunés, enrichissant les détenteurs de capitaux tout en creusant le fossé entre la richesse financière et les revenus du travail.
L’économie réelle a progressivement cédé la place à l’ingénierie financière. La croissance paraissait robuste d’après les bilans comptables, alors même que les capacités de production réelle s’érodaient. L’illusion de prospérité était alimentée par l’envolée des prix des actifs, plutôt que par des gains de productivité. Ce que l’on qualifiait de « rééquilibrage » de l’économie n’était, en réalité, qu’une redistribution de la richesse produite au profit de ceux qui se trouvent au plus près du robinet monétaire.
L’expansion n’est toutefois que la première phase du cycle monétaire. Les systèmes fiduciaires ont un coût prohibitif en termes d’inflation, de taux d’intérêt et de dépendance à la dette. L’inflation érode silencieusement la valeur de la monnaie, punissant l’épargne et récompensant l’usage excessif de l’effet de levier. Les intérêts ponctionnent les revenus futurs du travail, asservissant à perpétuité les individus à des dettes libellées dans une devise dont la valeur ne cesse de s’éroder. La dette est un moteur de la concentration du capital, en particulier en période de crise, chaque échéance de crédit impayé entrainant un transfert d’actifs des débiteurs vers les créanciers. Les citoyens sont de plus en plus contraints d’emprunter, non pas pour améliorer leurs conditions de vie, mais pour survivre, se loger, s’instruire, se soigner, ou même pour entreprendre. La dette devient un mécanisme de contrôle. Le défaut devient un outil d’expropriation.
Ce système dépend de son opacité pour survivre. Les régimes monétaires modernes sont délibérément complexes. Les plans de sauvetage ne sont révélés au grand public qu’a posteriori. L’identité des bénéficiaires est gardée secrète. Les bilans comptables sont présentés comme des artefacts techniques plutôt que comme des instruments politiques. Des termes abscons sont employés pour décourager tout examen critique. L’inflation est décrite comme « une politique monétaire accommodante ». Les plans de sauvetage deviennent des « programmes d’injection de liquidités ». Comme l’observait Murray Rothbard, la complexité fait office d’écran de fumée. Un système qui ne saurait résister à la transparence s’appuie sur l’opacité pour préserver sa légitimité.
En raison de l’hégémonie du dollar, l’effet corrupteur de la monnaie fiduciaire ne s’arrête pas aux frontières nationales. Parce que le dollar américain fait office de monnaie de réserve mondiale, la politique de la Réserve fédérale devient, par défaut, la politique monétaire du monde entier. Les pays étrangers sont contraints de détenir des dollars pour commercer, d’emprunter en dollars pour accéder aux marchés financiers et de subir les conséquences de décisions monétaires américaines sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle. Lorsque la Fed assouplit sa politique, les capitaux inondent les marchés émergents, gonflant de nouvelles bulles et encourageant l’émission d’emprunts libellés en dollars. Lorsque la Fed durcit le ton, leurs devises s’effondrent, les emprunteurs font défaut et les crises financières se multiplient. Ce qui ne semble être qu’un ajustement technique au centre se traduit par un séisme à la périphérie.
Ce système constitue un véritable impérialisme monétaire. L’État dominant s’approprie des richesses tangibles en échange d’une monnaie qu’il imprime à volonté. Le reste du monde est contraint d’en payer le prix : instabilité monétaire, faillites et cures d’austérité forcées. Le vice du système fiduciaire s’étend à l’échelle mondiale, de sorte que l’hégémonie financière est devenue un levier de coercition politique.
L’histoire n’a cessé de le confirmer. De l’expansion du crédit des années 1920 à l’aggravation de la Grande Dépression par l’interventionnisme étatique, de l’abandon de l’étalon-or en 1971 à l’explosion de la dette qui s’ensuivit, jusqu’à la crise financière de 2008 et les plans de sauvetage qui s’en sont suivis, le même schéma se répète inlassablement. Chaque crise est présentée comme exceptionnelle. Chaque intervention pose un nouveau précédent. Chaque plan de sauvetage accroît la fragilité du système dans son ensemble. L’expansion monétaire pendant la crise sanitaire n’a fait qu’accélérer la trajectoire sur laquelle nous étions déjà engagés, normalisant des niveaux d’inflation monétaire jamais vus en temps de paix.
D’un point de vue rothbardien, un tel système est par essence irréformable. Un monopole monétaire engendre inévitablement des abus, non pas que les individus soient foncièrement corrompus, mais parce que le pouvoir sans entraves est toujours corrupteur. Ce n’est pas un problème de mauvaise gestion, c’est un problème structurel. La monnaie fiduciaire, protégée de toute concurrence et émise sans limite, cesse d’être un simple intermédiaire d’échange pour devenir un instrument de pouvoir.
Une société libre ne peut reposer sur un système monétaire qui ne peut fonctionner que dans l’opacité. La discipline monétaire n’est pas l’ennemie de la prospérité, elle en est au contraire la condition préalable. Sans elle, les prix sont trompeurs, le capital est mal alloué et la responsabilité s’évapore. La monnaie fiduciaire ne se contente pas d’être un instrument de financement du pouvoir étatique : elle devient le pouvoir. Et lorsque la monnaie elle-même est corrompue, tout ce qui est bâti sur elle finit par s’effondrer.
La question fondamentale n’est donc pas de savoir comment mieux gérer le système de monnaie fiduciaire, mais si la liberté peut coexister avec un ordre monétaire reposant sur la coercition, affranchi de toute concurrence et de tout garde-fou. L’histoire suggère que c’est impossible.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.
